Wilhelm von Humboldt et l'anarchisme

Publié le par Clément Serniclay

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Texte écrit comme projet de recherches en Master 2 d'études germaniques

Si quelqu'un est intéressé, je peux fournir les citations françaises.

Wilhelm von Humboldt et l'anarchisme

Ni les origines nobles de Wilhelm von Hubmoldt (1767-1835) ni sa carrière d'homme d’État ne pourraient laisser penser a priori un rapprochement de cet auteur avec l'anarchisme. Nous ne lui connaissons aucun militantisme politique actif, contrairement par exemple à un Marx ou à un Bakounine. Il s'est beaucoup intéressé à la linguistique, à l'anthropologie et à l'éducation. Du point de vue politique, son œuvre Ideen zu einem Versuch, die Grenzen der Wirksamkeit des Staats zu bestimmen1 est communément rattachée au libéralisme classique et à l'Aufklärung. On trouve pourtant, ça et là, l'idée d'une parenté de cette œuvre avec la pensée anarchiste2 sans qu'elle ait été, à notre connaissance, explicitée de manière systématique. Ce qui peut surprendre de prime abord, c'est qu'un auteur communément reconnu comme un des pères du libéralisme classique, à l'instar notamment d'Adam Smith, puisse être sérieusement mis en lien avec l'anarchisme. Cet étonnement peut résulter d'une perception faussée du libéralisme classique par ce qu'on appelle, surtout en France, le « néolibéralisme ». Ce courant sous-entend par son nom qu'il est un héritier du libéralisme, alors qu'il a renouvelé une certaine approche du capitalisme. D'un autre côté, les anarchistes, même si on ne peut les considérer comme une entité, sont généralement opposés au capitalisme, notamment dans le socialisme libertaire (dans lequel on peut inclure, au moins en première approximation, l'anarcho-communisme et l'anarcho-syndicalisme). Pour savoir pourquoi l'on peut prendre au sérieux le rapprochement entre Humboldt et les penseurs anarchistes, il faudra donc d'abord procéder à une démarcation entre les termes libéralisme, néolibéralisme et anarchisme. Nous verrons alors que le libéralisme classique est plus proche de l'anarchisme que du néolibéralisme. Dans ce cadre, quelle est la particularité de la pensée politique de Humboldt ? Nous faisons ici l'hypothèse que d'étudier les rapports des Ideen à l'anarchisme permet de faire ressortir l'originalité de l’œuvre de Humboldt dans le cadre du libéralisme classique et de l'Aufklärung. Ce texte de Humboldt ne saurait certes être assimilé à une œuvre purement anarchiste (d'autant plus à une époque où l'anarchisme n'existait tout simplement pas), mais représente toutefois une radicalisation du discours libéral classique, ce qui permet de comprendre pourquoi il est si important pour des auteurs libertaires comme Noam Chomsky ou Rudolf Rocker. En somme, nous verrons que Ideen est une œuvre qui a donné un terreau fertile à l'avènement de la pensée anarchiste, cette dernière ayant pu aussi émerger sous une forme de capitalisme qui n'existait pas encore à l'époque de Humboldt. Dans l'étude des rapports de la pensée de Humboldt et de l'anarchisme, nous comprenons ce dernier dans sa variante socialiste libertaire au sens large. Les tendances type anarcho-capitalisme ou libertarianisme sont précisément des variantes de ce qu'on appelle en France « néolibéralisme » ou « ultralibéralisme ». Pour éviter certaines confusions ou certains malentendus, nous commencerons donc par distinguer les termes de libéralisme, de « néolibéralisme » et d'anarchisme. Ensuite nous étudierons les premiers rapprochements possibles que l'on peut faire des Ideen avec certains auteurs se revendiquant du socialisme libertaire ou de l'anarchisme.

Pour distinguer les notions de libéralisme, de néolibéralisme et d'anarchisme, nous nous appuierons sur l'article de Jean-Christophe Angaut, « Anarchisme et libéralisme : une démarcation »3. Le libéralisme classique trouve ses racines au 18e siècle dans l'Europe des Lumières. À l'image de Humboldt dans Ideen, il diffuse l'idée d'une limitation de l'action de l’État afin de ne pas porter atteinte aux libertés individuelles. L'échange est une notion libérale importante, mais l'économie n'est pas forcément un thème central de ce courant de pensée. Il s'agit ici d'une première différence importante avec le néolibéralisme, qui traite essentiellement d'économie capitaliste. A l'instar d'Angaut, qui lui-même s'appuie sur les auteurs Pierre Dardot et Christian Laval, on peut distinguer quatre différences importantes entre le libéralisme classique, et le néolibéralisme : tout d'abord ce dernier conçoit le marché comme une construction qui appelle l'intervention de l’État, alors que le libéralisme classique avait un projet de limitation de l'action de l’État pour laisser advenir le marché comme ordre naturel. Ensuite le néolibéralisme promeut la concurrence généralisée plutôt que l'échange. La raison entrepreneuriale qu'il promeut s'applique également à sa propre organisation interne, ce que ne pouvaient pas prévoir les auteurs libéraux du 18e siècle. Par ces principes, le néolibéralisme se présente également comme un projet de transformation des sujets économiques et politiques. Les individus doivent idéalement se considérer en tant que tels comme entrepreneurs. On pourrait trouver cette différenciation entre libéralisme classique et néolibéralisme exagérée au prétexte que ce dernier promeut le libre-échange. Toutefois ce libre-échangisme néolibéral est exclusivement économique et dépend des principes dont nous venons de parler. Ainsi Angaut souligne que « la référence au libre-échange a pu être dénoncée comme pièce d'un discours à géométrie variable tenu par des États en position dominante dans certains secteurs économiques (…). »4 On a pu par ailleurs observer une contradiction entre une volonté affichée de faire circuler librement les marchandises tandis que les États contemporains tendent à mettre des obstacles à la libre circulation des personnes5, certaines d'entre elles étant alors enfermées dans une certaine aire du « marché du travail ». Des mots d'ordre apparemment libéraux comme "ouverture à la concurrence" ou "libéralisation" de secteurs économiques ne sont alors qu'un habillage idéologique pour encourager la formation d'oligopoles. Enfin, le refus d'intervention de l’État dans le néolibéralisme semble plus concerner des secteurs stratégiques, mutualisant investissement et éventuelles pertes et privatisant les profits. Cette explication nous permet de comprendre que la notion de néolibéralisme se sert de l'aura positive que peut avoir le libéralisme classique et sa défense de la liberté individuelle sans pour autant avoir avec lui une réelle parenté. Ainsi on peut se prévenir de filiations erratiques des Ideen de Humboldt. Ceci ne démontre toutefois pas encore que l'on peut rapprocher cette œuvre de la pensée anarchiste. Mais l'on peut déjà trouver certains points de rapprochement entre l'anarchisme et le libéralisme classique : critique de l’État, statut conféré à l'individu et valeur accordée à la liberté. Ces deux courants de pensée ne sauraient être confondus. Mais il faut noter que les contextes politiques et économiques d'émergence du libéralisme et de l'anarchisme sont différents. Comme le souligne Angaut, « l'essor du libéralisme est lié à la lutte contre la société féodale et l'absolutisme royal, l'affirmation de l'anarchisme a partie liée avec le mouvement ouvrier »6. L'émergence du marxisme est aussi liée au mouvement ouvrier, mais l'anarchisme s'en différencie en ce qu'il naît également d'une critique interne du libéralisme. Selon Angaut, l'anarchisme « s'inscrit (…) dans un double rapport de filiation de critique du libéralisme politique : c'est particulièrement clair (…) avec certaines thèses développées par Wilhelm Humboldt (sic) »7 et les Ideen représentent une radicalisation du libéralisme. Il rappelle de plus que Humboldt est revendiqué par des auteurs libertaires comme Noam Chomsky ou Rudolf Rocker, ce que nous allons observer maintenant, en évoquant les points suivants : le statut de l'artisan par rapport à son ouvrage et l'éducation.

Chomsky, connu comme linguiste mais aussi comme intellectuel engagé se réclamant de l'anarchisme, indique lui aussi qu'il existe un grand écart entre la perception actuelle d'auteurs libéraux comme Humboldt et la réalité de leur œuvre. Il considère Humboldt, mais aussi Adam Smith, comme un socialiste libertaire et donne un exemple :

« Humboldt, comme Smith, dit : songez à un artisan qui construit de belles choses. Humboldt dit que s'il le fait par coercition externe, comme une paie, pour des salaires, on admirera ce qu'il fait mais on méprisera ce qu'il est. D'un autre côté, s'il le fait librement, comme expression de son libre arbitre, de sa propre volonté, et non pas à cause de la coercition externe du travail salarial, alors nous admirons aussi ce qu'il est parce qu'il est un être humain. Il a dit que tout système socioéconomique décent sera basé sur l'hypothèse selon laquelle les gens ont la liberté de s'informer et de créer – vu que c'est la nature fondamentale des humains – en libre association avec les autres, mais certainement pas sous le genre de contraintes externes qui furent appelées capitalisme. »8

Chomsky ne prétend pas faire une étude approfondie de l’œuvre de Humboldt mais donne des pistes que nous nous proposons d'explorer ici. Il reprend la pensée de Humboldt pour en montrer la différence avec le capitalisme. Voici un extrait de Ideen qui rejoint l'exemple de Chomsky :

« Nun aber hält der Mensch das nie so sehr für sein, was er besitzt, als was er tut, und der Arbeiter, welcher einen Garten bestellt, ist vielleicht in einem wahreren Sinne Eigentümer als der müßige Schwelger, der ihn genießt. »9

Pour Humboldt, l'homme digne de reconnaissance, d'admiration, est celui qui travaille et non le propriétaire. Ceci est à rapprocher d'un point de vue typique de l'anarcho-syndicalisme pour lequel celui qui travaille devrait être celui qui décide. Humboldt ne hiérarchise pas les activités par leur intérêt. Il explique dans les Ideen qu'un homme est d'autant plus libre dans le choix de son objet d'étude qu'il a d'unité. Ainsi un tel homme est intéressant dans toutes ses activités. Et il ajoute à propos des paysans et des artisans :

« So ließen sich vielleicht aus allen Bauern und Handwerkern Künstler bilden, d. h. Menschen, die ihr Gewerbe um ihres Gewerbes willen liebten, durch eigengelenkte Kraft und eigne Erfindsamkeit verbesserten und dadurch ihre intellektuellen Kräfte kultivierten, ihren Charakter vereitelten, ihre Genüsse erhöhten. So würde die Menschheit durch eben die Dinge geadelt, die jetzt, wie schön sie auch an sich sind, so oft dazu dienen, sie zu entehren. »10

Ainsi les paysans et les artisans ne sont pas exclus et devraient être, pour le bien de l'humanité, pouvoir être élevés au rang d'artistes. En termes libertaires, on pourrait dire que Humboldt pense que la société s'ennoblit si les artisans et les paysans deviennent émancipés.

Dans ce cadre, l'éducation est un thème important pour Humboldt. L'éducation peut permettre de rendre les hommes plus libres, à condition que l’État ne s’immisce pas, car il ne peut qu'imposer des points de vue sans permettre à l'individu de trouver lui-même la meilleure voie. Chomsky nous donne à voir également sur ce point en quoi Humboldt se rapproche de l'anarchisme :

« L'opinion d'Humboldt, le fondateur du libéralisme classique, était que l'éducation est un problème visant à dérouler un fil suivant lequel l'enfant se développera, mais à sa manière. Vous pouvez guider un peu. C'est ce que l'éducation sérieuse devrait être, du jardin d'enfants jusqu'aux études secondaires. C'est ce qui se passe dans les sciences avancées, parce que vous ne pouvez pas faire autrement. »11

On retrouve cette idée d'une éducation par laquelle l'enfant se développe par lui-même et n'est donc pas un simple réceptacle de connaissances dans Ideen, Humboldt y exprimant sa vision de l'éducation en lien avec une critique de l’État :

« Die einzige Art beinah, auf welche der Staat die Bürger belehren kann, besteht darin, dass er das, was er für das Beste erklärt, gleichsam das Resultat seiner Untersuchungen, aufstellt und entweder direkt durch ein Gesetz oder indirekt durch irgendeine die Bürger bindende Einrichtung anbefiehlt oder durch sein Ansehn und ausgesetzte Belohnungen oder andre Ermunterungsmittel dazu anreizt oder endlich es bloß dur Gründe empfiehlt ; aber welche Methode er von allen diesen befolgen mag, so entfernt er sich immer sehr weit von dem besten Wege des Lehrens. Denn dieser besteht unstretig darin, gleichsam alle mögliche Auflösungen des Problems vorzulegen, um den Menschen nur vorzubereiten, die schicklichste selbst zu wählen, oder noch besser, diese Auflösung selbst nur aus der gehörigen Darstellung aller Hindernisse zu erfinden. »12

Cette conception de l'éducation n'est pas sans rappeler des conceptions libertaires de l'école que nous pourrons développer ultérieurement.

Les liens présentés ici entre les Ideen de Humboldt et l'anarchisme n'épuisent pas le sujet. Il nous faudra insister sur la critique de l’État, évoquer en profondeur la notion de liberté, deux points fondamentaux pour l'anarchisme et pour Humboldt. Les références de l'anarcho-syndicaliste Rocker à Humboldt nous permettront d'approfondir ces thématiques. Il ne s'agira pas pour autant d'assimiler les Ideen à une œuvre anarchiste. Comme le souligne Karl Diehl13, la question de l’État peut tout de même indiquer une démarcation entre Humboldt et l'anarchisme. Si l'auteur des Ideen considère que le mieux pour l'homme est qu'il puisse agir selon sa volonté et autant que ses forces le lui permettent, l’État n'est pas appelé pour autant à disparaître, il est un mal nécessaire. Il faudra aussi souligner le contexte historique de l'émergence de la pensée libérale classique et de l'anarchisme dans sa variante socialiste libertaire. Et Humboldt est exemplaire en tant qu'auteur libéral classique aux antipodes du « néolibéralisme ». C'est cette comparaison avec l'anarchisme qui nous permet de le voir.

1Wilhelm von Humboldt, Ideen zu einem Versuch, die Grenzen der Wirksamkeit des Staats zu bestimmen, Stuttgart, Reclam. Cité ensuite Ideen.

2Pour ne citer qu'un exemple, on parle de « singularité d’une philosophie politique qui jette un pont, tout à la fois, avec l’économie classique, l’anarchisme et l’activisme citoyen » dans le programme d'agrégation externe d'allemand 2016. Cf. http://cache.media.education.gouv.fr/file/agreg_externe/05/5/p2016_agreg_ext_lve_allemand_411055.pdf

3Jean-Christophe Angaut, « Anarchisme et liberalisme : une démarcation. » In Jean-Louis Fournel, Jacques Guilhaumou, Jean-Pierre Potier, Libertés et libéralismes : formation et circulation des concepts, ENS éd., pp.243-257, 2012. Texte également disponible sur Internet : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00650825/document. C'est la version en ligne qui sera citée par la suite.

4Angaut, op. cit., p. 5-6

5Si cette remarque semble valoir au niveau mondial, cela semble moins juste concernant l'Union Européenne et l'espace Schenghen.

6Idem, p. 4

7Idem, p. 9

8Noam Chomsky, « L'éducation est ignorance », interview avec David Barsamian, 1995. Nous citons la version en ligne : http://www.noam-chomsky.fr/l-education-est-ignorance/. Le texte original en anglais est extrait de Class Warfare, Common Courage Press, 2002. Il est également disponible en ligne : « Education is ignorance », http://www.chomsky.info/books/warfare02.htm

9Ideen, op. cit., p. 32

10Idem, p. 36

11Noam Chomsky, op. cit.

12Idem, p. 33

13Karl Diehl, « Die Theorie des Anarchismus », in Über Sozialismus, Kommunismus und Anarchismus, Jena 1922. Texte disponible sur Internet : http://www.gleichsatz.de/b-u-t/spdk/19jhd/diehl_anrc.html

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