Bidonville 3000 : le quotidien d'un camp de Rroms

Publié le par Clément Serniclay

J'ai écrit cet article originairement pour le journal lillois La Brique. Diverses raisons ont fait que finalement l'article n'a pas été publié et même n'est pas complètement "fini". Je l'ai rédigé avec l'aide de ma fiancée Irina, qui est roumaine et nos visites au camp d'Hellemmes ont eu lieu à partir de mars 2012 environ et nous y sommes retournés régulièrement jusque juin de la même année.

À l'origine je voulais parler des Rroms différemment de ce qu'on fait d'habitude, que ce soit pour les soutenir ou pour les stigmatiser, en en parlant "positivement". Après tout, il y avait matière, la vie de ce camp nous a laissés de bons souvenirs, d'où le chapeau introductif de l'article. Finalement je n'ai pas vraiment réussi, c'était quand même difficile de parler légèrement de leurs conditions de vie, d'éluder les rapports avec la police ou la préfecture, etc. Peut-être que je le changerai pour évoquer la convivialité, les échanges culturels et les bières que me servaient sans me demander mon avis une grand-mère à la fois mauvaise langue et sympathique !

Si vous avez des questions ou des remarques ou des critiques à faire, n'hésitez pas à les poster en commentaire.

 

 

 

 


Que ce soit pour les « aider » ou les « réprimer », les familles Rroms sont vues exclusivement comme un « problème à gérer ». Je me suis rendu au camp de Villeneuve d’Ascq – Hellemmes pour voir comment elles s'organisent au quotidien. Malgré l'absence des équipements de base et du minimum de confort vital, les habitant-es s'adaptent pour survivre...

 

On approche du parking de l’école d’architecture, près du métro Villeneuve d'Ascq – Hôtel de Ville. Il faut faire attention avant de traverser la route. Les voitures sont nombreuses, à cause du centre commercial à proximité. Pollution. Bruit. On aperçoit les premières caravanes rafistolées de bric et de broc. Tôles, bâches et morceaux de plastique tentent d'empêcher l’eau et le froid de s’infiltrer en ce début de printemps. Une bonne centaine de personnes habitent ici.

 

Bidonville affreux vs bidonville propret ?

Dans l’une des caravanes à l’entrée du camp vit une famille de sept personnes. Dont un bébé de quatre mois. Des enfants s’agglutinent autour de nous, ils nous prennent la main. Ils ne nous quitteront plus. La première question annonce la couleur : « Vous êtes venus pour nous aider ? » Les adultes discutent entre eux. Ils entendent que nous parlons roumain. Ça facilite le premier contact. Ils sourient : « D’où viens-tu ? De Bucarest ! Nous sommes du Maramureş », région du Nord de la Roumanie. « La vie est dure ici. » Ils sont vulnérables face aux petites agressions. Une femme nous dit :« des hommes sont venus, ils ont jeté des pierres sur nos voitures ! » En fait trois ou quatre riverains de douze treize ans.

Certains enfants ont des maladies de peau. Ils ne sont pas soignés. Peu bénéficient de l’AME (Aide Médicale d’Etat), alors qu’ils y ont droit. Certains attendent trois ans pour l’obtenir. Et quand ils l’ont, ils n’en profitent pas toujours. Ils n’osent pas. Ils ne peuvent pas expliquer leurs problèmes en français. Des toilettes sèches ont été construites, ce n'est pas le début du confort, mais une source en moins d'insalubrité. L’approvisionnement en eau se fait à une borne de pompier. Quelques familles ont accès au réseau public en électricité. D’autres ont un groupe électrogène qui ne fonctionne que le soir car il nécessite une essence coûteuse. Certaines n’ont rien du tout.

Plus loin, des cabanes en bois construites par les habitant-es du camp et les membres de l’Atelier Solidaire, une asso d'aide aux familles Tsiganes (1). Après les caravanes, on a l’impression d’être dans le “quartier chic”. Ici, le luxe, c’est 12 m². Quand la famille entière y est réunie, il y a encore de la place pour une minuscule table basse. On ne bouge pas trop. Ces cabanes n’étaient pas prévues pour durer. Maintenant il faut réparer, revoir l’étanchéité.

Crin et Codruţa (2) habitent dans l’une d’elle. Ils nous accueillent chaleureusement dans leur « deux pièces ». Il y a trois lits. Dans les coins reste de la place pour les bouteilles de gaz, la plaque électrique et une télé. Ils ont trois filles, dont deux sont ici, et une petite-fille d'un mois. Ils nous proposent de manger avec eux. On refuse mais ils insistent pour qu'on prenne au moins le café. Il fait chaud grâce au poêle de fortune. On s'assoit sur le lit. Il n'y a plus de place, Crin s'accroupit. Il raconte son histoire : « A la campagne, j’ai construit ma maison, des gens m’ont aidé. Mais des inondations ont tout emporté. » Il se retrouve sans rien. Pas d’indemnités. « Mon frère était déjà ici. J'ai décidé de le rejoindre. »

 

Du travail ?

Sur le parking se trouve de la ferraille accumulée. Elle est revendue 18 Euro… les 100 kg ! Crin va en chercher à vélo. « Ça me fait mal quand je fais ça, j’ai été opéré pour une hernie. » Certains vont la chercher à la main, avec une charrette. Quelques-uns peuvent le faire en voiture, financée grâce à la ferraille. Comme d'autres, Crin veut travailler mais une circulaire européenne reporte à 2014 la possibilité de travailler librement dans un pays membre pour les Roumains et les Bulgares. À défaut de pouvoir bosser légalement, trouver un job adapté, il met sa santé en danger... Mais quels risques pourrait-il seulement s'épargner ?

 

 

« Ça va être compliqué… »

On revient le 15 avril, c'est la Pâque orthodoxe roumaine. Tout le monde est sur son 31. Nous faisons connaissance avec Florin, le frère de Codruţa. Jour de fête oblige, l’accueil est somptueux. À manger et à boire à volonté. Florin et son épouse sont adventistes. « On ne boit pas, on ne fume pas, on ne vole pas. (sic) Le samedi on ne fait rien, même pas la cuisine. » Florin pense qu'on peut s'en sortir si on a de la volonté, si on veut vraiment s’intégrer…  Il dit sans détour qu'il ne sait pas lire. Du coup, avec la vie du camp, l’apprentissage du français est difficile. Sa fille Ana va à l’école, se débrouille en français. Elle sait assez bien lire, mais est en CE2 à 11 ans. « La maîtresse ne s’occupe pas de moi, elle me laisse de côté ». Pas de structure particulière pour apprendre le français. Ana doit se débrouiller en essayant de suivre les autres. Mission impossible. On évoque le fait d’être rrom, roumain. Florin nous dit « c’est quoi rrom ? Moi sur ma carte d’identité c’est écrit roumain, pas rrom. » (3) Il a réussi à monter un statut d’auto-entrepreneur pour se faire employer comme jardinier, grâce au soutien de l’Atelier Solidaire. Toutefois, il n’est toujours pas régularisé. La Préfecture lui met les bâtons dans les roues. « Il faut toujours des papiers en plus ». Yann, président de l’Atelier Solidaire, l’accompagne dans ses démarches. Il précise : « ça fait la 4e fois que nous allons à la préfecture, 4e refus d’enregistrer son dossier ! Ils demandent des pièces qui ne sont pas précisées sur leur site Internet… A chaque fois, la dame prend les pièces, va voir son supérieur dans un autre bureau, et elle revient en nous disant que ce n’est pas possible. La dernière fois, elle m’a dit "vous savez, ça va être compliqué car il est roumain." »

 

Une ronde interminable

Dehors passe une voiture de flics. C’est fréquent. Parfois les bleus font même un tour au milieu des habitations. Pressions, intimidation. « Les premiers jours du camp, les policiers venaient à cinq heures du matin et tapaient comme des malades aux portes » raconte Crin. Codruţa confirme le harcèlement de la police : « Un jour je suis allée à la Poste pour retirer mon courrier. Des agents sont venus et m’ont menottée. Au bout de deux heures environ, une dame est venue. Elle a dit que ce n’était pas moi qui avais volé dans sa voiture et ils m’ont relâchée. » Délit de faciès…

 

Le dernier bidonville de la métropole lilloise se trouvait à Fives, au parc des Dondaines. Il a été éradiqué à la fin des années 80. Aujourd’hui, on en a une bonne dizaine. Ils sont là, près de chez nous, il suffit de tourner la tête.

 

 

 

1 : A l’origine elle est constituée d’étudiants en architecture et en paysagisme.

2 : Les prénoms ont été changés.

3 : Voir La Brique n°7, « Qui sont les Roms ? », labrique.net

Cylael et Pixie

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NiTo 13/10/2012 19:47


Félicitations Clément, l'article est très intéressant et très bien écrit. Je précise pour info que le camp dont tu parles est celui qui a été détruit par la police mi-août suite à une décision de
LMCU. La plupart des 200 Roms expulsés se trouvent désormais du côté de Loos et dorment aujourd'hui sous des tentes achetées en catastrophe le soir de leur expulsion... Car bien évidemment LMCU
et la préfecture n'avaient aucune solution de relogement à proposer aux familles. Aujourd'hui 13 octobre, ces mêmes familles s'apprêtent à affronter la flotte et l'hiver toujours sous ces mêmes
tentes.

Clément Serniclay 14/10/2012 13:24



Merci NiTo pour le commentaire et pour l'info. J'avais cherché sur Internet quand je n'étais déjà plus en France, mais je n'avais pas réussi à savoir quel camp précisément avait été expulsé.
Quand je pense que pendant nos discussions là-bas ils espéraient avoir une situation un peu meilleur avec l'arrivée de Hollande au pouvoir...