Histoire de la peinture impressionniste 1/2

Publié le par Clément Serniclay

Voici un petit texte présentant brièvement l’histoire de l’impressionnisme que j’ai écrit à l’occasion d’un petit travail à rendre à la faculté d’études romanes (la Romanistik) de l’université de Vienne. Bien que ce ne soit pas le but premier de ce blog de diffuser de tels textes et que ce que j’ai écrit n’est pas original et même pas toujours très structuré, je me suis décidé à le faire car j’ai pu remarquer que sur Internet, quand on cherche des informations sur l’impressionnisme, il est difficile de trouver autre chose que des bribes de présentation mal référencées, et aussi parce que l’histoire de l’impressionnisme me semble hautement intéressante comme exemple de lutte avec le pouvoir institué. A ce titre il serait sans doute très intéressant de faire une étude de type bourdieusienne de cette histoire, à l’image de ce que Bourdieu a fait avec le champ littéraire et artistique au XIXe siècle et plus précisément avec L’Education sentimentale de Flaubert. Je me souviens d’ailleurs que Bourdieu évoque rapidement l’exemple de l’impressionnisme dans le livre Libre échange où il s’entretient avec l’artiste conceptuel engagé Hans Haacke.

(De ce point de vue, je me garderais de faire un rapprochement – au moins provisoirement – avec Castoriadis, auteur auquel j’avais eu à l’origine plus ou moins l’idée de consacrer ce blog.)

 

Pour en revenir à l’histoire de l’impressionnisme proprement dit, l’idéal bien sûr est de se reporter au livre de John Rewald, « Histoire de l’impressionnisme » qui est la référence en la matière et sur lequel je me suis largement appuyé. Malheureusement je n’ai eu a disposition que l’édition allemande, étant à Vienne je n’ai pas trouvé d’édition française et l’édition originale anglaise aurait été trop difficile à lire pour moi. Le livre de Rewald contient de nombreuses citations que j’aurais aimé reprendre en partie. J’ai dû me contenter de les paraphraser (il aurait bien sûr été idiot de retraduire en français les traductions allemandes, qui sont d’ailleurs peut-être elles-mêmes traduites de l’anglais…).

 

Pourtant, j’espère que ce petit texte pourra être utile à celui ou celle qui désire avoir quelques connaissances sur l’histoire de l’impressionnisme sans être obligé de s’attaquer aux quelques centaines de pages du livre de Rewald ou, encore plus trivialement, à l’étudiant pressé.

 

De manière générale, je me suis attaché à n’écrire que des choses « vérifiables » (au sens « livresque » du terme, je n’ai pas du tout fait vérifié les sources primaires) en m’appuyant surtout sur le livre de Rewald, même lorsque je n’y fais pas directement référence. J’ai aussi glané quelques informations sur Internet, mais je ne les ai reprises que si je pouvais les vérifier sur un site digne de confiance ou encore une fois dans le livre de Rewald. J’ai fait une petite exception avec la citation de Monet dans l’introduction, mais cette citation est trouvable de nombreuses fois sur Internet, toujours dans les mêmes termes, à la virgule près (j’espère donc que tout le monde n’a pas recopié la même bêtise originelle).

 

Et c’est juste avant de finir ce texte que j’ai découvert qu’il existait déjà un texte complet sur l’histoire de l’impressionnisme en ligne « Histoire des peintres impressionnistes. Pissarro, Claude Monet, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Cézanne, Guillaumin » de Théodore Duret. Je n’ai pas lu ce texte, mais en fait il s’agit d’un livre de 1919 d’environ 150 pages mis en ligne. Il ne répond donc pas tout à fait à ma préoccupation de brièveté utile à l’étudiant pressé et semble procéder plutôt à une présentation peintre par peintre et non pas à une histoire globale de l’impressionnisme. Le texte est disponible sous différents formats, pour ceux que ça intéresse : http://www.archive.org/details/dhistoiredespein00dureuoft .

 

 

 

La deuxième partie de ce texte, y compris les annexes, se trouve ici.

 

 

 

 

La peinture impressionniste

 

 

 

Les références à l’édition allemande de l’ouvrage de John Rewald Die Geschichte des Impressionismus (Köln : DuMont, 2001) sont indiquées par le numéro de page entre parenthèses.

 

 


 

INTRODUCTION

 

 

Il peut sembler difficile de tenter de faire une présentation synthétique de l’impressionnisme dans la mesure où cette appellation ne va pas forcément de soi. L’impressionnisme est lié de manière générale au groupe qui organise huit expositions en marge du Salon de Paris entre 1874 et 1886. Pourtant, ce groupe n’est pas composé uniquement d’impressionnistes à proprement parler et l’appellation d’impressionnisme est utilisé de manière moqueuse par la critique parisienne du XIXe siècle, entre autre parce que ces peintres donnent seulement une « impression » et font penser aux critiques qu’ils ne finissent pas leurs tableaux. Auguste Renoir – dont le nom est étroitement associé à ce mouvement pictural – tend à rejeter tout terme qui pourrait faire penser à une nouvelle « école » et donc celui d’impressionnisme. Edgar Degas, qui a participé à sept expositions du groupe sur huit, refuse catégoriquement ce terme. L’écrivain Emile Zola, à l’époque où il apporte son soutien au groupe, s’obstine à identifier ce dernier à un mouvement de « naturalistes », le rapprochant alors du courant littéraire qui lui est associé. Edouard Manet, qui est largement associé à l’histoire de ce courant artistique, ne participera à aucune exposition du groupe et ne se réclamera pas de cette qualification d’ « impressionniste ». Un artiste, toutefois, se réclame clairement et positivement de ce courant pictural, c’est Claude Monet, qui quittera pourtant le groupe en 1880 après avoir participé aux quatre premières expositions et qui déclarera peu avant sa mort survenue en 1926 : « J'ai toujours eu horreur des théories... Je n'ai que le mérite d'avoir peint directement, devant la nature, en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs, et je reste désolé d'avoir été la cause du nom donné à un groupe dont la plupart n'avaient rien d'impressionniste. »[1] Tout en reconnaissant le terme d’impressionnisme, qu’il a largement contribué à répandre, notamment avec son tableau « Impression, soleil levant »[2] – nom duquel le critique Louis Leroy tire le titre d’un article ironique dans le journal Le Charivari, « L’exposition des impressionnistes » – il se refuse à en faire un mouvement théorique. Malgré cela, le terme s’imposera lors de la première exposition du groupe de 1874 comme nous le verrons. Pour introduire à ce qu’est l’impressionnisme en tant que courant pictural, nous pouvons alors reprendre le point de vue d’un ami de Renoir, Georges Rivière, qui explique en 1877 l’impressionnisme comme le fait de vouloir le traitement d’un sujet non pas pour son motif mais pour la valeur de son ton, de sa teinte et c’est ça qui différencie les impressionnistes des autres peintres. (John Rewald p. 202) Et il est vrai que la recherche de nouveaux paysages, de nouvelles couleurs et ainsi la pratique de la peinture en plein air plutôt qu’en atelier est une grande occupation de peintres du groupe[3]. Ce terme d’impressionnisme semble en tout cas correspondre à l’aspiration des peintres regroupés sous cette appellation, l’aspiration d’une peinture nouvelle, privilégiant les couleurs plutôt que le dessin et se mettant ainsi en rupture avec l’art académique. Les impressionnistes réussissent donc à créer un nouveau style qui tente de rendre compte de l’impression. Ils renoncent à l’ambition de reproduire la réalité, refusent l’objectivité du réalisme et n’utilisent qu’un élément de la réalité, la lumière, pour interpréter la nature. Cette nouvelle observation de la nature conduit les peintres petit à petit a une nouvelle hiérarchie des couleurs et à une nouvelle technique qui tente de saisir la lumière fuyante. L’observation attentive de la lumière colorée d’un motif et seulement sur un instant les amènent à abandonner les couleurs sombres traditionnelles et à pratique un jeu sur les couleurs, l’ombre ayant alors beaucoup moins d’importance. Le noir, n’étant pas considéré à proprement parler comme une couleur, est globalement exclu. Les contrastes sont réalisés uniquement par les couleurs et les impressionnistes privilégient les couleurs claires. Comme la main est plus lente que l’œil, qui enregistre en un instant un effet momentané, cette méthode permet de pouvoir tenir cette perception. Selon Renoir, à l’air libre on triche continuellement. Mais cette « triche » constitue simplement en ce que, sous les innombrables aspects de la nature, de faire un choix pour transformer le miracle de la lumière en une langue colorée à deux dimensions et pour rendre l’aspect choisi dans les couleurs et la technique de peinture qui vient de sa propre impression.

Pour ce travail, je choisis de faire une présentation historique du groupe, globalement dans l’ordre chronologique et ceci parce qu’il s’agit bien d’un groupe impressionniste dans lequel les peintres s’influencent mutuellement et leur art dépend largement de l’évolution de leurs relations entre eux, de leurs influences réciproques ainsi que de leurs liens avec l’art officiel et les marchands d’art, les mécènes. Les peintres impressionnistes ont eu de très grandes difficultés, comme nous le verrons, pour imposer leur style, l’art du début de la première moitié du 19e siècle étant largement dominé par l’Académie des Beaux-Arts et le très officiel Salon de Paris. Une présentation historique permet alors de montrer comment ce groupe de peintres a su s’imposer dans le temps, avec beaucoup de patience et d’abnégation contre l’art officiel et les critiques, et souvent en vivant dans la misère. Il s’agit donc d’une histoire au sens plein du terme, dont le combat n’était pas gagné d’avance, étant donné les jeux de pouvoir et d’influence, contre un art qui privilégie la référence aux Anciens. En cela l’impressionnisme est un art « moderne », en ce qu’il permet la possibilité d’une remise en cause, les artistes trouvant leurs ressources en eux-mêmes, faisant donc quelque chose de positivement nouveau, et ne se sentant donc plus tenus de reproduire obligatoirement les exemples « indépassables » du passé.[4] Pour ce faire, il est possible de distinguer trois grandes périodes de l’histoire de l’impressionnisme. La première, de 1855 à 1873, marque les débuts des peintres, notamment quand ils n’étaient pas encore connus comme impressionnistes. Cette période est celle de la constitution fragile d’un groupe vivant dans un relatif isolement artistique. Ensuite, de 1873 à 1879 se constitue une unité plus forte des peintres dits impressionnistes, par les tentatives de se faire reconnaître au Salon de Paris et ensuite par la constitution des premières expositions de groupe indépendantes. Finalement, nous verrons les dissensions les plus importantes apparaître dans le groupe jusqu’à la dernière exposition de 1886 et l’éclatement du groupe.

 

 

 

 

 

I) Les débuts des peintres impressionnistes et le temps de l’isolement et des « Salons des Refusés ». Un « groupe » en constitution (1855-1873)

 

 

On peut dater le début de l’histoire du groupe impressionniste en 1874 avec la rupture des peintres que l’on nommera plus tard impressionnistes avec le jury du Salon officiel de Paris, salon par lequel il était nécessaire de passer à l’époque pour vendre des toiles et éventuellement ainsi vivre de la peinture. Il est toutefois nécessaire de donner les prémisses de la formation de ce groupe, la constitution du groupe étant antérieur à l’organisation d’expositions indépendantes du Salon de Paris. Le Jury du Salon est très conservateur du point de vue artistique, la nouveauté étant globalement exclue d’emblée. Le Salon privilégie la peinture attachée au dessin et qui tente autant que possible de reproduire la réalité. Toutefois on peut observer l’apparition d’une remise en cause de ces préceptes, entre autres à l’occasion des expositions universelles qui permettent une plus grande ouverture artistique. L’arrivée de la photo par exemple a des conséquences sur la perception que l’on peut avoir des images et de la réalité. On commence à connaître les arts orientaux, ce qui provoque une ouverture, de nouvelles possibilités artistiques. Les liens commencent à se tisser entre les peintre du futur mouvement impressionniste tels que Pissarro, Manet, Degas. Leurs peintures sont très majoritairement refusées au Salon de Paris et font parfois scandale comme c’est le cas du célèbre « Déjeuner sur l’herbe » (1862-1863) de Manet, qui n’est pas encore d’un tableau impressionniste, mais qui n’est pas accepté pour des raisons morales car il juxtapose une femme nue et deux hommes habillés, suggérant que cette dame est une prostituée ; la représentation de femmes nues est possible selon l’art académique, mais selon des motifs classiques (issus par exemple de la Grèce antique). On voit avec le scandale provoqué par ce tableau que l’art officiel en France et plus particulièrement à Paris défend des critères esthétiques et moraux précis et rigides pour juger d’une œuvre d’art. Toutefois, pour Manet et comme c’est le cas par la suite pour l’ensemble des impressionnistes et de leurs compagnons de route, l’important n’est pas le motif mais la façon dont il est traité.

 

Le Salon des Refusés de 1863

En 1863, le jury du Salon de Paris est plus sévère que jamais. Ingres et Delacroix – qui était malade – ne participent pas à la sélection des tableaux cette fois-ci, ce qui prive les nouveaux peintres de soutiens importants. Beaucoup d’artistes qui étaient auparavant régulièrement acceptés – comme Jongkind – ou qui avaient obtenu une mention d’honneur sont cette fois-ci massivement évincés du Salon. Ces refus entraînent de nombreuses protestations qui remontent jusqu’à l’Empereur Napoléon III. Celui-ci décide alors de permettre aux œuvres refusées d’être exposées dans une pièce séparée du Salon officiel. L’organisation de cette contre-exposition provoque des hésitations des peintres. Y participer, c’est prendre un risque car si le tableau déplaît, il n’est pas légitimé par le jury du Salon, mais ne pas y participer, c’est donner d’office raison au jury et donc à son appréciation négative. Dans ce contexte de relations entre l’art et le pouvoir, on peut comprendre aussi quelles ont été les difficultés des peintres impressionnistes pour s’imposer. Ils ont dû être à contre-courant, être contre le pouvoir artistique dominant. Suite à ce Salon des Refusés, Manet est raillé et ne reste reconnu que par un petit groupe, mais les autres participants sont globalement bien traités par le public et par la presse. Pissarro trouve même une certaine reconnaissance, qui toutefois reste très précaire. Notons que ce Salon des Refusés est important dans l’histoire de l’impressionnisme, car c’est là que les peintres du groupe peuvent exprimer leur dissidence pour la première fois dans le cadre d’une exposition concurrente. Pour les prochains salons, on n’autorisera plus de Salon des Refusés, à l’exception partielle de 1873, comme nous le verrons. Globalement, les peintres impressionnistes connaissent toujours des difficultés pour se faire reconnaître.

Lors du Salon de Paris de 1867, Manet, las d’être constamment refusé, fait construire un pavillon à côté de l’Exposition Universelle dans lequel il permet au public de voir une cinquantaine de tableaux. Mais cette exposition personnelle n’a pas le succès espéré. Courbet lui aussi fait une exposition. Il déçoit auprès de ses amis, notamment auprès de Monet, mais il connaît un succès relatif.

 

Rôle et place de Zola

Zola était un défenseur passionné des peintres impressionnistes, même s’il les nomme par la suite « naturalistes », appellation qu’il est le seul à défendre. Il est heureux de retrouver chez ces peintres une approche théorique qui lui semble proche de la sienne en littérature. Toutefois, nous verrons qu’il s’en désintéressera plus tard, sa gloire venue, et même rompra globalement avec les peintres impressionnistes, dont certains étaient ses amis.

 

            Le groupe des Batignolles

A l’époque on nomme le groupe impressionniste le « groupe des Batignolles », rassemblant des Peintres comme Manet, Renoir, Monet. Ce groupe forme alors une sorte d’avant-garde artistique et tire son nom du quartier de Paris où les peintres avaient l’habitude de se rencontrer entre 1869 et 1875, particulièrement au café Guerbois.

Pissarro, durant les années 1869-1870, habite à Louveciennes, en banlieue parisienne avec sa femme et ses deux enfants, mais va souvent à Paris pour se rendre au café Guerbois afin de rencontrer les autres peintres. Il est très intéressé par la politique, socialiste de tendance anarchiste, sans que l’on sente en lui la moindre trace de haine, malgré même ses problèmes financiers que tous ses proches connaissaient. Par ailleurs, du point de vue artistique, Pissarro s’intéresse beaucoup à l’art extrême oriental qu’il a pu véritablement découvrir et étudier lors de l’exposition universelle de 1867, mais qu’il connaissait déjà depuis 1856. Degas est sans doute celui qui a le plus d’admiration pour les estampes japonaises : le style graphique, la subtilité des lignes, leurs propriétés décoratives, la composition. Cézanne et Renoir en revanche s’intéressent peu aux estampes japonaises. Renoir a été marqué par le traitement de motifs orientaux par Delacroix, mais il s’agit là d’odalisques et de scènes algériennes, qui ont un jeu de couleurs plus riches que les estampes japonaises[5]. Monet aussi est influencé en partie par l’art japonais. On le voit par exemple plus tard, en 1876, avec « Camille en robe japonaise »[6].

Au café Guerbois, le mot « impression » revient de plus en plus souvent. Manet explique par exemple lors de son exposition personnelle de 1867 qu’il veut rendre ses impressions, bien qu’il ne s’intéresse pas aux paysages à ce moment-là.

Monet et Renoir peignent ensemble. On peut en voir un exemple très intéressant avec La Grenouillère, un restaurant installé sur l’île de la Chaussée à Croissy-sur-Seine dans les Yvelines, que les deux artistes peindront. Ainsi, on peut observer comparativement le tableau de Renoir « La Grenouillère » avec celui de Monet du même titre et fait la même année, en 1869. Ces deux tableaux nous montrent la proximité de style entre les deux peintres, ce qu’il fait qu’ils sont tous deux « impressionnistes », mais on peut ainsi également étudier ainsi ce qui les différencie.[7]

 

Guerre contre la Prusse et Commune de Paris

Le 19 juillet 1870, la France de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Ces évènements ont des conséquences sur la vie des peintres et de leurs soutiens, selon l’endroit où ils se trouvent et selon leurs préférences politiques. Cézanne peut quitter Paris, ayant été libéré de ses obligations militaires grâce à son père qui a acheté sa liberté. Frédéric Bazille s’enrôle dans un régiment de Zouaves. Degas retourne à Paris. Monet est et reste au Havre. Renoir va à Bordeaux. Zola, en tant que fils unique d’une veuve, n’est pas assujetti au service militaire et voyage vers Marseille. Le 2 septembre 1870, Napoléon III capitule. Deux jours plus tard, c’est la proclamation de la IIIe République. Degas se retrouve à Paris et s’enrôle dans l’infanterie bien qu’il ne soit pas républicain. Le 18 septembre 1870 commence le siège de Paris par les Prussiens. Le 28 novembre, Bazille, peintre et mécène impressionniste, meurt au combat à Beaune-la-Rolande et il représente une perte importante pour le groupe, autant comme artiste que comme soutien financier de ses compagnons. Le 15 janvier 1871 commence le bombardement de la ville de Paris. Le 28 janvier, Paris se rend. Le 1er mars a lieu l’occupation symbolique de Paris par les troupes prussiennes pendant 48h. Cette occupation est vécue comme une humiliation par le peuple parisien. En mars 1871 commence la Commune de Paris qui rompt avec le pouvoir étatique français. Courbet, qui avait refusé la légion d’honneur, étant socialiste et républicain, occupe des fonctions politiques importantes dans le cadre de la Commune. Il est élu représentant du peuple et après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, est nommé président de la commission des musées et délégué aux Beaux-Arts ainsi que président de l'éphémère Fédération des Artistes. A ce titre, il abolit l’Académie de Rome, l’Ecole des Beaux-Arts, le département des Beaux-Arts de l’Institut de France et l’attribution des médailles à l’occasion du Salon de Paris. Toutefois les statuts du jury de ce dernier ne sont pas changés. Renoir vient à Paris le 18 mars. Le 21 mai, les troupes versaillaises entrent dans Paris. Le 28 la résistance est vaincue dans un bain de sang. Courbet est arrêté et est par la suite condamné à six mois de prison et à 500 Francs d’amende. Il va ensuite en Suisse. Manet, qui était du côté des Versaillais, ne soutient pas Courbet.

Petit à petit, la vie artistique reprend son cours normal. Si les artistes impressionnistes peuvent avoir eu des difficultés suite à la Commune de Paris comme Courbet, ils reprennent finalement leur activité artistique normale, à l’exception bien sûr de Bazille, mort au combat. En 1872, Durand-Ruel organise une série d’exposition à Londres avec 13 tableaux de Manet, 9 de Pissarro, 6 d’Alfred Sisley, 4 de Monet, 3 de Degas et un de Renoir. Ces toiles, il les a achetées à des prix relativement élevées étant donné la côte des peintres impressionnistes à cette époque, et donc sans véritable espoir de pouvoir les revendre rapidement. Ainsi Durand-Ruel a été certes un soutien financier important pour les peintres, mais aussi un soutien moral, leur permettant par ailleurs de se faire connaître grâce à l’exposition des tableaux qu’il achète, comme par exemple à Londres en 1872 comme nous l’avons déjà signalé, et il renouvellera cette expérience en 1873 et en 1874, quoique dans des proportions moindres. (p. 172-173)

 

1873, nouveau Salon des Refusés (p. 172 sq)

En 1873 ont lieu, comme en 1863, de nombreux refus de tableaux au Salon de Paris, ce qui entraîne à nouveau de véhémentes protestations, qui remontent jusqu’aux autorités. Afin d’éviter de renouveler le « scandale » du Salon des Refusés de 1863, les artistes refusés ont la possibilité début 1873 de présenter leurs œuvres à un second jury plus libéral, qui choisirait alors les œuvres pouvant être exposées à un « Salon des Refusés » qui ouvrirait le 15 mai. Mais l’histoire se répète : comme en 1863, beaucoup de peintres refusés préfèrent ne pas participer à cette manifestation, afin d’éviter certains désagréments vis-à-vis de l’art officiel. L’exposition des Refusés, qui a lieu dans un bâtiment en bois derrière le Palais de l’Industrie, a un certain succès, à tel point qu’à la fin du mois, elle est enrichie de nouveaux envois. Le public se presse dans les salles et les critiques consacrent de longs articles aux peintres. Les tableaux de Renoir s’en tirent bien. Zola de son côté ne publie à cette occasion aucun article sur le Salon des Refusés ni sur le succès de son ami Manet. Ce silence est toutefois probablement dû au fait qu’il est occupé par la situation politique. De plus Zola avait des difficultés de publication à cause de divers scandales. Par exemple, le journal parisien qui l’avait publié avait déjà été saisi.

Selon Rewald, une exposition des tableaux refusés n’était pas une solution aux problèmes des impressionnistes (p. 188). Il a semblé finalement plus raisonnable de suivre la proposition de Monet, c’est-à-dire d’abandonner complètement le Salon de Paris, plutôt que comme Cézanne de poser des exigences au jury ou se réconcilier avec lui, ce à quoi a aspiré Manet.

 

On peut remarquer que les peintres du groupe des Batignolles se peignaient souvent les uns les autres. Quelques exemples parmi d’autres sont le tableau de Renoir représentant Monet en train de peindre en 1873, un portrait de Cézanne par Pissarro en 1874, ce à quoi il faut ajouter les nombreux autoportraits.

Concernant l’unité des peintres du groupe, nous pouvons noter le commentaire d’Armand Silvestre, un client du café Guerbois. Il connaît les artistes désormais nommés « impressionnistes » et estime qu’ils représentent un développement logique à la suite de Delacroix, Corot, Millet et Courbet. Toutefois, il trouve difficile de distinguer au premier coup d’œil entre un tableau de Monet, de Sisley ou de Pissarro. Ce reproche d’indifférenciation reviendra sous la plume des critiques adversaires des impressionnistes.

Les prix des tableaux des peintres impressionnistes comme Monet, Pissarro et surtout Manet, commence à augmenter. Pourtant Durand-Ruel de son côté a des difficultés début 1874 à revendre les tableaux achetés. Les problèmes financiers qui en découlent l’amènent à vendre à perte. Il se retire du groupe des Batignolles et doit fermer sa galerie de Londres, ce qui bien sûr a des conséquences pour les peintres du groupe et notamment les plus pauvres qui sont privés temporairement d’un mécène important et donc d’une source de revenu non négligeable.

 

 

 

II) Le temps des expositions « impressionnistes ». Début de reconnaissance et relative unité des peintres impressionnistes. (1873-1879)

 

 

Finalement l’organisation d’une exposition en marge du Salon est décidée pour l’année 1874. Pour que le l’exposition indépendante n’ait pas l’air d’une manifestations des Refusés, comme le craint Degas, le groupe décide d’abord de ne pas se présenter du tout au Salon et d’organiser sa propre exposition deux semaines avant le Salon. Malgré quelques désaccords, Degas participe à l’exposition. Berthe Morisot y participe également. Degas, qui n’aimait pas l’appellation d’impressionnistes, propose finalement de prendre un maximum de peintres, même ceux qui participent au Salon, afin d’éviter d’avoir l’air trop « révolutionnaire ». Mais les autres peintres pensent qu’il faut un petit groupe pour plus de cohérence et ainsi faire mieux ressortir leurs efforts particuliers. Certains ont soupçonné Degas de ne pas vouloir s’identifier au groupe, eu égard à son peu d’intérêt pour la peinture de paysages naturels. Finalement la proposition de Degas est acceptée pour des raisons financières, chaque artiste participant aux frais de l’exposition, et donc l’exposition n’est pas strictement impressionniste. Les membres fondateurs sont Monet, Renoir, Sisley, Degas, Morisot, Pissarro et son ami Guillaumin (contre qui des voix se sont élevées), ainsi que Lepic et Levert, des amis de Degas. Pissarro parvient à imposer Cézanne, avec des difficultés cependant car les autres, Degas en particulier, craignent que ses œuvres soient rejetées trop fortement par le public.

Il est notable que Manet ne participe pas à cette exposition, comme ce sera le cas d’ailleurs des autres expositions dites « impressionnistes » ou « indépendantes ». La première fois, il refuse de participer à cause de la présence de Cézanne qui se moque souvent de Manet, mais plus globalement ce dernier a une soif de reconnaissance sociale et c’est cela qui le fait rester dans le cadre du Salon de Paris. Si la peinture de Manet est à plusieurs égards révolutionnaire, ce n’est pas du tout le cas de ses opinions politiques (comme on a pu le voir suite à la Commune de Paris et son non soutien de Courbet lors de sa condamnation). La présence de Cézanne entraîne aussi par exemple le refus de Fantin-Latour de participer. Degas, de son côté, essaie en vain d’écarter Berthe Morisot. Guillemet ne participe pas à l’exposition, il privilégie la participation au Salon. Un succès au Salon permettrait selon lui plus d’indépendance, comme le pense Manet. On voit ici par ailleurs que le groupe qui se constitue est loin d’être uni et exempt de tensions et d’inimitié entre les artistes participants à la première exposition. On peut aussi observer que les stratégies à adopter face à l’art officiel divergent et ne vont pas de soi, ce qu’on pourrait ne pas percevoir en ne voyant rétrospectivement que la célébrité des expositions dites après coup impressionnistes. La reconnaissance artistique des différents peintres impressionnistes, de Manet (qui ne participe à aucune exposition indépendantes) à Pissarro et Degas (qui rompent définitivement avec le Salon de Paris sans jamais y retourner par la suite), montre d’ailleurs que plusieurs voies sont possibles pour imposer de nouvelles normes artistiques contre l’art officiel.

Pour l’exposition de 1874, on dénombre 165 tableaux. C’est Edmond Renoir, le frère du peintre Auguste, qui monte l’exposition. Il a des problèmes avec Degas qui livre tardivement ses tableaux. Il a également des soucis avec Monet, qui livre à temps, mais qui envoie beaucoup trop de tableaux et Edmond Renoir est agacé par la monotonie des titres : « Entrée du village », « Sortie du village », « Matin au village ». Edmond Renoir proteste et Monet réplique qu’il n’a qu’à se contenter d’écrire « impression » pour chacun des tableaux. Cela nous renvoie d’ailleurs au tableau « Impression. Soleil levant » (Annexe 3) qui est justement exposé lors de cette première manifestation des peintres indépendants. L’ouverture de l’exposition a lieu le 15 avril 1874 et dure un mois. Au début, il semble y avoir de l’intérêt, mais les gens viennent surtout pour s’amuser et se moquer.

Concernant Manet, ce n’est pas mieux au Salon officiel. Le jury refuse deux tableaux sur trois et ne prennent que sa « Gare Saint Lazare » et une aquarelle. Toutefois, le poète Stéphane Mallarmé soutien Manet dans un article et Zola soutient l’exposition indépendante.

L’exposition indépendante a environ 3500 visiteurs contre 400 000 pour le Salon officiel. Quelques tableaux sont vendus, par exemple « La maison du pendu » de Cézanne pour 300 Francs. Boudin, Degas et Morisot ne vendent rien. Renoir vend la « Loge » pour 425 Francs. La situation de Pissarro devient critique. Le groupe a de grosses difficultés financières et l’exposition est déficitaire.

 

Suite à cette première exposition indépendante, Manet et Monet se rencontrent. Manet se laisse convaincre à cette occasion de travailler à Argenteuil en plein air. Le 24 mars 1875 a lieu une vente aux enchères impressionniste houleuse et non rentable pour les peintres. En 1875, il n’y a pas d’exposition de groupe. Au Salon de Paris, Renoir est refusé, Manet n’envoie qu’un seul tableau, qui est accepté. Zola soutient toujours les impressionnistes (par le biais du « Messager de l’Europe », journal de St Petersbourg). Un nouveau mécène apparaît en la personne de Victor Chocquet, inspecteur des douanes, nouvel acheteur, vite passionné par les impressionnistes, simple amateur d’art.[8]

 

1876 nouvelle exposition de groupe

En 1876 a lieu une nouvelle exposition de groupe, à laquelle on trouvera beaucoup moins d’exposants que la première fois, car de nombreux peintres craignent désormais de se compromettre avec les impressionnistes. Un nouveau personnage important pour l’histoire de l’impressionnisme apparaît, Gustave Caillebotte, en tant que peintre et mécène de ses camarades impressionnistes.

Manet refuse encore une fois de participer alors que le jury du Salon a refusé ses deux toiles. Indigné, il fait une exposition personnelle dans son atelier avec les œuvres refusées. Quelques centaines de personnes viendront.

L’exposition indépendante rassemble 20 artistes et 252 pièces. Monet est remarqué pour son tableau déjà évoqué « Camille en robe japonaise » (Annexe 5) qu’il vend 2 000 Frs. Toutefois, cette exposition a encore moins de visiteurs que la première. Seuls de petits journaux font des articles positifs sur les impressionnistes. Même Zola est nuancé, il pense que les impressionnistes manquent de talents de première classe. Il n’aime pas Caillebotte et apprécie avant tout Monet. Il critique durement Degas. Globalement les critiques sur l’exposition impressionniste sont très dures. Toutefois leur influence commence à se faire sentir au Salon de Paris et ils ne sont pas déficitaires. Selon Rewald, l’année 1876 est particulièrement productive artistiquement pour le groupe (p. 225).

Degas se démarque déjà du reste du groupe. Il a le soucis de la perfection, n’aime pas vendre ses œuvres et rechigne à les exposer. Toutefois sa liberté d’action lui est permise par son aisance financière, étant le fils d’un riche banquier. Mais quand en 1876 il semble avoir sacrifié une partie de sa fortune pour aider un frère, il vend ses toiles assez facilement et à des prix assez élevés. Par ailleurs, il ne s’intéresse pas à la peinture en extérieur, alors que cette innovation est une particularité typique du groupe impressionniste. Il déclare que les autres ont besoin de la vie naturelle alors que lui a besoin de la vie artificielle.

Les difficultés financières concernent toute la « société des artistes » à l’exception des peintres disposant déjà d’une richesse familiale. En somme, jusqu’à maintenant, aucun peintre impressionniste ne peut vivre confortablement de son art.

            Caillebotte, comme nous l’avons déjà évoqué, est d’une grande aide car, en plus d’être peintre, il joue le rôle de mécène en achetant en priorité les œuvres de ses amis, notamment celles qui semblent invendables. Il commence à avoir une très grande collection et en novembre 1876, bien qu’il n’ait que 27 ans, rédige son testament dans lequel il déclare donner toutes ses œuvres à l’Etat, à condition est que les tableaux soient exposées au Louvre. Renoir est l’exécuteur testamentaire de Caillebotte. À ce propos, à la mort de Caillebotte en 1882, l’Etat refusera une partie des tableaux acquis par Caillebotte et finalement le Louvre n’accueillera pas les tableaux impressionnistes, qui sont encore actuellement au musée d’Orsay. Par ailleurs, le peintre veut que la somme nécessaire soit prise sur sa fortune pour permettre une exposition de groupe en 1878. Mais l’exposition suivante a lieu dès 1877.

 

3e exposition impressionniste – 1877

Cette nouvelle exposition compte 18 participants et un peu plus de 230 pièces, c’est-à-dire à peu près autant d’artistes que lors de la précédente, mais plus d’œuvres. Monet y présente ses huit vues de la Gare St Lazare. L’exposition est dirigée par Monet, Renoir, Caillebotte et Pissarro. Ce dernier réalise le tableau « Les toits rouges »[9].  Beaucoup de visiteurs viennent et les railleries sont moins nombreuses que d’habitude. Toutefois les critiques sont constantes et se répètent. Cézanne est particulièrement attaqué. Une vente aux enchères a lieu à la fin de l’exposition, pour la première fois, mais ce n’est pas un succès.

 

De nouvelles rencontres ont lieu au Café « Nouvelle-Athènes », à la place du café Guerbois. Manet réalise le tableau « Nana » (1879), influencé en partie par les estampes japonaises, refusé au Salon pour des raisons morales. Il est alors exposé dans la vitrine d’une galerie du Boulevard des Capucines, ce qui provoque une certaine agitation. Huysmans, écrivain et ami de Zola, consacre un article laudateur à ce tableau. Toutefois Manet ne se satisfait de ce type de reconnaissance. Comme nous l’avons vu, il veut une reconnaissance officielle, en l’occurrence la Légion d’Honneur, ce qui est tout le contraire de l’attitude de Degas qui refuse par principe ces distinctions et méprise donc les aspirations de Manet.

Un nouveau membre important apparaît dans le groupe, l’Américaine Mary Cassatt qui est une amie de Degas. Notons à ce sujet que Cassatt représente le cas rare d’être une femme et une étrangère. Elle est sans doute la femme la plus connue parmi les impressionnistes avec Berthe Morisot et une des rares étrangères. À ce titre, s’il est difficile de s’imposer pour une femme, l’image de la femme est un thème important chez les impressionnistes, par exemple chez Degas qui peint des femmes, mais de manière démythifiée, faisant par exemple leur toilette, ou des peintres comme Manet, Renoir, Monet, peignant des femmes dans toute sorte de situations, Monet allant jusqu’à peindre sa femme dans son lit de mort en 1879.

Par ailleurs apparaît dans le milieu impressionniste Eugène Murer, collectionneur possédant un petit restaurant. Fin novembre 1877, il essaie d’aider Pissarro et Sisley. Il accroche quelques uns de leurs tableaux dans son restaurant, dans l’espoir de les vendre. Il fait même une loterie avec pour lot principal un tableau de Pissarro. Le billet coûtait un Franc et c’est une femme de chambre qui gagne, mais elle préfère renoncer au tableau et choisit à la place une tarte à la crème. (p. 246) Cette anecdote est révélatrice du peu de reconnaissance des impressionnistes par leurs contemporains, alors que maintenant ces tableaux sont admirés dans les musées et vendus aux enchères à prix d’or.

Au Salon de 1878, Renoir envoie « La tasse de chocolat » qui est acceptée. Manet n’envoie rien. Il pensait faire une exposition seul, pour finalement y renoncer. Renoir s’éloigne du groupe et pour Durand-Ruel, mécène, les temps sont difficiles.

 

4e exposition – 1879

Le groupe a des problèmes pour organiser une nouvelle exposition. Toutefois, malgré la non participation de Renoir, Sisley, Cézanne et Morisot[10], le groupe se prépare à une quatrième exposition qui se fait en 1879. Sur l’insistance de Degas, il est décidé que la désignation d’ « impressionniste » soit évitée pour les annonces de l’exposition. Comme compromis, Degas propose de parler de « 4e exposition d’un groupe indépendant d’artistes réalistes et impressionnistes. » Finalement, c’est une formule encore plus simple qui est choisie, on parle de « groupe d’artistes indépendants ». Malgré ce changement de nom, le groupe reste connu comme celui des impressionnistes. Cette fois-ci, seuls seize artistes participent. C’est la première participation de Mary Cassatt. Paul Gauguin participe au dernier moment. Cette exposition fonctionne beaucoup mieux que les autres. Le bénéfice de l’exposition est de 6000 Frs, chaque participant reçoit 439 Frs.

 

Entre temps, au Salon, Cézanne et Sisley sont refusés, Manet et Renoir acceptés. Le tableau de Renoir, « Madame Charpentier » (1878) est très bien accueilli. C’est la première fois que Renoir semble être vraiment « accepté ». Zola n’écrit qu’un court article pour son journal russe et il n’y mentionne pas ce tableau, malgré son succès et malgré l’amitié de Zola et de Renoir. Il parle des impressionnistes, mais faisant référence à Manet qu’il désigne comme la tête des impressionnistes. Il discute aussi de l’œuvre de Monet. Zola ne prend plus part cette année-là aux évènements artistiques de Paris et dans le journal « Le Voltaire ». Il ne fait plus de critique du Salon et est remplacé par Huysmans, alors inconnu à ce moment-là. Huysmans loue les œuvres de Manet et de son élève Eva Gonzalès. Il parle en détail de Degas comme observateur contemporain de la vie et encense Cassatt.

Après la fin du Salon, Manet tente sa chance avec son tableau politiquement incorrect « L’exécution de Maximilien », peint déjà en 1867 et représentant l’exécution de l’empereur Maximilien du Mexique par des républicains, Maximilien ayant été laissé à son sort par son ancien soutien Napoléon III. La chanteuse Emilie Ambre emmène ce tableau pour une tournée aux USA. A New York, la presse réagit avec stupeur et étonnement. Quelques peintres sont enthousiastes. 500 affiches sont accrochées, mais finalement la participation du public est faible et les frais ne sont pas couverts. On annule même une exposition à Chicago. Finalement E. Ambre ramène le tableau en France.

Début septembre 1879, la femme de Monet meurt. Malgré la douleur de Monet, comme l’écrit Rewald (p. 257), c’est la peinture qui reste prépondérante chez Monet, et il peint sa femme Camille sur son lit de mort. Renoir, au début de l’année, perd son modèle préféré, Margot.

 

Le succès de Renoir au Salon de Paris fait réfléchir Monet et le place face à un dilemme. S’il se présente de nouveau au Salon de Paris, il abandonne son indépendance et donne raison au jury du Salon. Ce serait renier un engagement mais il pense aussi à son avenir. Renoir de son côté ne s’était jamais fixé de règle précise et l’idée de se présenter de nouveau au Salon de Paris n’a pas vraiment été un problème. Toutefois, ce dilemme de Monet montre aussi que l’émergence de l’impressionnisme a été un enjeu de société important dans le domaine de la peinture, une lutte dans la société pour la reconnaissance. Finalement Monet se décide en 1880 à envoyer deux tableaux au jury, ce qui a pour conséquence le mépris de Degas qui rompt toute relation avec lui. Sisley prend la même décision que Monet.

Du groupe d’origine, il n’y a donc plus que Pissarro, Morisot, Degas, Caillebotte, Guillaumin et Henri Rouart. Mais à l’exception de Pissarro, aucun d’eux n’est plus dépendant de la vente de ses tableaux. Leur mépris du jury, si méritoire fut-il, ne peut pas être comparé au courage de Pissarro, qui ne renonçait pas seulement à un éventuel succès au Salon, mais aussi à une sortie de la pauvreté (p. 259).

 

À suivre ici

 


[1] Phrase de Monet fréquemment citée et trouvée entre autres sur http://www.impressionniste.net/monet.htm .

[2] Cf. Annexe 3. Ce tableau a été réalisé en 1872 et exposé au public en 1874.

[3] Degas représente une exception notable à la pratique de la peinture en plein air.

[4] À ce titre, si cela ne menait pas trop loin dans le cadre de ce présent travail, il serait instructif de se référer à la théorie des champs du sociologue Pierre Bourdieu et de s’appuyer sur son analyse du champ littéraire et artistique dans Les Règles de l’art (éditions Points essais), et notamment à l’idée que dans un champ donné, il existe toujours un combat entre les dominants et les prétendants à la domination, ce qui est exactement ce qui se passe dans l’histoire de l’impressionnisme avec la lutte entre les nouveaux peintres tentant de redéfinir les règles de la peinture et donc les enjeux du champ artistique contre la domination de l’art officiel défendu par l’influent Salon de Paris. De plus, L’histoire de l’impressionnisme se situe à un moment de l’histoire de France riche en évènements politiques (2nd Empire, guerre franco prussienne, Commune de Paris, IIIe République…), ce qui a une influence sur les rapports de force dans le monde de l’art en général et de la peinture en particulier.

[5] Cf. « Femme d’Alger » (1870) de Renoir, annexe 4.

[6] Cf. annexe 5.

[7] Cf. annexe 6 pour le tableau de Renoir et annexe 7 pour le tableau de Monet.

[8] Ce statut de mécène amènera Chocquet, entre autres, à passer des commandes auprès des artistes impressionnistes. Cf. annexe 11, « Victor Chocquet », 1876/1877, de Cézanne, et annexe 8, « Madame Chocquet », 1875, Renoir.

 

[9] Cf. annexe 10, « Les toits rouges », 1877, Pissarro 

[10] Morisot attend un enfant, d’où sa non participation qui n’est pas due à une rupture de sa part ou des autres membres du groupes. Notons que c’est la seule fois qu’elle ne participe pas à une exposition de groupe.

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