Lundi 24 janvier 2011 1 24 /01 /Jan /2011 03:45

Suite et fin de l'histoire de l'impressionnisme. Première partie ici

 

III) Dissensions et séparations. (1879-1886)

 

 

5e exposition de groupe (1880)

Une cinquième exposition du groupe a lieu en 1880 en l’absence de Renoir, Sisley, Cézanne et Monet. Ce n’est plus à proprement parler une manifestation impressionniste. L’exposition est appelée, sur le conseil de Degas, « exposition des artistes indépendants ». On y trouve moins de visiteurs que d’habitude. Encore une fois, les critiques sont globalement négatives. Mais maintenant c’est l’indifférence qui règne, plutôt que la réprobation. Les critiques positives commencent, comme Duranty en 1879, par distinguer les véritables impressionnistes des autres. Armand Silvestre explique par exemple que Pissarro est resté fidèle à l’impressionnisme. Huysmans fait un long article mais peu intéressant selon Rewald, qui pense qu’il ne comprend pas les peintres. (p. 261-262)

L’impressionnisme ne dirige plus l’exposition de groupe, est mal compris par Huysmans, est mis en question dans sa signification par Redon, est de nouveau mal perçu au Salon. Au Salon de Paris justement, « Débâcle sur la Seine » (1880) de Monet est refusé. Les deux tableaux de Renoir sont acceptés, mais une seule est impressionniste à proprement parler. Manet présente un portrait, « Chez le Père Lathuille », assez conventionnel selon Rewald (p. 262). Sisley n’est pas représenté. Le jury envisage d’attribuer une médaille de 2nde classe à Manet puis change d’avis, à la grande déception de Manet, alors malade. Les tableaux de Monet et de Renoir sont très mal accrochés et ils s’en plaignent par lettre au ministre des Beaux-Arts. Cette lettre est envoyée en copie à Cézanne pour qu’il la fasse suivre à Zola qui aurait pu la publier. Finalement Zola publie une série de trois articles sous le titre « Le naturalisme au Salon », mais cela ne correspond pas tout à fait aux attentes des deux peintres.

Zola, s’imposant de plus en plus comme écrivain, est de plus en plus convaincu de la mission universelle du « Naturalisme ». Il ne peut s’empêcher de comparer leurs efforts à son succès. Selon lui, les impressionnistes n’ont pas échoué parce que le public est aveugle – étant donné que ce même public et même des critiques s’opposant à l’impressionnisme comme Albert Wolff ont de l’estime pour ses romans – mais parce qu’ils n’ont pas encore trouvé une forme d’expression valable. Cette opinion marque un comportement de délaissement de Zola envers ses anciens amis. Il affirme que seul Degas tire profit de cette exposition, ce qui est dû à son talent. Avec Manet, Zola s’accorde à dire que le combat pour la reconnaissance dans le Salon doit se poursuivre.

Dans « La vie moderne », un reporter demande à Monet si ce dernier est toujours impressionniste. Monet répond que oui, bien sûr, et qu’il le restera, mais qu’il voit désormais peu ses collègues. Il explique que la petite communauté est maintenant devenue une banale école qui ouvre ses portes au premier lécheur de couleurs, ce qui constitue un retournement de veste de la part de quelqu’un qui a beaucoup critiqué le Salon pour finalement le rejoindre, même si c’est pour des raisons compréhensibles. Concernant les « lécheurs de couleurs », on ne sait pas s’il pense à Raffaëlli ou à Gauguin, mais une chose est sûre, c’est que ça ne contribue pas à améliorer ses relations avec les autres.

Dans ces conditions tendues, après les discussions plus ou moins vives qui avaient accompagné la cinquième exposition de groupe et avec la séparation entre les « impressionnistes » et les « indépendants », il ne reste plus que deux hommes qui sont voués corps et âme à la cause : Pissarro et Caillebotte. Mais entre eux aussi surgissent des divergences d’opinion, lorsqu’en janvier 1881 ils discutent de la possibilité d’une nouvelle exposition. Caillebotte est furieux contre les manières de Degas d’imposer ses amis aux autres. De plus, il s’énerve à propos de ses contributions ridicules aux expositions. Il se sent offensé par la manière avec laquelle Degas passe en jugement Monet et Renoir à l’occasion de leur participation au Salon. Il explique son point de vue à Pissarro dans une longue lettre. Selon Caillebotte, il faut continuer et ceci dans une direction artistique, dans l’intérêt de tous. Il propose alors de faire une exposition à laquelle peuvent participer tous ceux qui ont un intérêt véritable à l’affaire, c’est-à-dire : Pissarro, Monet, Renoir, Sisley, Morisot, Cassatt, Cézanne, Guillaumin et éventuellement Gauguin, Frédéric Cordey et Caillebotte lui-même. Et ce serait tout, car Degas refuserait une telle manifestation. Selon Caillebotte, Degas est source de division et s’il veut participer, il doit le faire sans ses amis, excepté Rouart et Charles Tillot. Pissarro, de son côté, ne veut pas s’opposer à Degas qui est certes terrible, mais sincère et droit. Degas a souvent aidé Pissarro dans les temps difficiles, notamment du point de vue financier. Caillebotte pense alors qu’une exposition cette année-là, en 1881, n’est pas possible ; il ne veut pas en tout cas répéter l’année précédente qui a été un grand échec. (p. 263-264)

 

            6e exposition – 1881

La sixième exposition a finalement lieu, malgré les chances qui semblaient maigres et l’absence de Monet, Renoir, Sisley, Cézanne et désormais Caillebotte. En 1881, on peut distinguer clairement deux catégories à l’exposition : une avec Pissarro, Morisot, Guillaumin, Gauguin et Vignon et une autre avec Degas, Cassatt, Forain, Raffaëlli, Rouart, Tillot, Vidal et Zandomeneghi. Le 3e groupe, dirons nous, se compose de ceux qui essayent d’exposer au Salon : Monet, Renoir, Sisley et Cézanne.

Zola et Duranty (mort en 1880) semblent avoir eu raison dans l’affirmation selon laquelle le véritable groupe des impressionnistes n’est plus réuni. Les critiques s’opposant à cette exposition soulignent que le groupe n’est pas complet et s’étonnent de ne plus voir Monet, Renoir, Sisley et Caillebotte. Les critiques positives s’adressent notamment à Pissarro ainsi qu’à Mary Cassatt. Degas présente des statuettes de danseuses qui ne sont pas appréciées. La majorité des jugements estiment que cette exposition n’apporte rien de nouveau. Pour le critique Wolff, tout se ressemble, mais dans les cinq peintres qu’il cite, Renoir, Monet, Sisley, Caillebotte et Pissarro, seul ce dernier fait partie de l’exposition. Huysmans écrit une critique très positive. Il estime que l’impressionnisme est arrivé à maturité. Il aime beaucoup les statuettes de Degas, loue Guillaumin et Gauguin, ce qui le mène presque à l’exagération selon Rewald (p. 266).

 

Concernant le Salon de Paris de 1881, le règlement pour les expositions officielles est modifié. Désormais, il ne dépend plus de l’Etat. Chaque artiste dont une œuvre a été accepté peut prendre part au choix du jury, ce qui a pour conséquence une plus grande ouverture. Bien que le jury soit plus libérale, Manet atteint avec peine le nombre de voix nécessaires pour une médaille de 2nde classe. Cependant, il a un peu plus tard l’agréable surprise de voir son ami Antonin Proust devenir ministre des Beaux-Arts qui le propose pour la légion d’honneur, que Manet reçoit le 1er janvier 1882.

Un fait important est que Durand-Ruel a dépassé la crise de 1873 et donc revient dans les affaires. Il peut de nouveau aider les peintres impressionnistes et achète notamment des œuvres de Sisley qui est celui qui a le plus de difficultés financières et le moins de succès artistique. À partir de 1881, il achète régulièrement des tableaux de Monet, Pissarro, Renoir et Degas.

Aux succès de Gauguin et de Pissarro à la 6e exposition indépendante correspondent ceux de Manet et de Renoir au Salon, où les épigones de l’impressionnisme donnent désormais le ton (p. 268).

Ensuite, Renoir va en Italie, de Capri à Palerme où il voit « Parsifal » et peint le 15 janvier 1882 le portrait de Wagner qui pose 25 minutes pour lui. Wagner s’intéresse peu au tableau, tient des propos antisémites et a peu d’estime pour les Français qui sont selon lui prétentieux et arrogants. Nous y reviendrons, car ce voyage amène Renoir à se remettre en cause artistiquement.

 

La 7e exposition impressionniste de 1882

Caillebotte envoie une lettre à Renoir pour participer à la septième exposition impressionniste (qui a lieu en 1882). Caillebotte se prépare à cette nouvelle exposition. De nouvelles tensions surgissent avec Degas, qui ne veut pas se séparer de Raffaëlli. Par conséquent, Gauguin déclare à Caillebotte dans une lettre que dans les conditions délétères créées par Degas, il préfère ne pas participer et pense que Guillaumin est sur la même longueur d’onde. Comme impressionniste, Caillebotte serait alors seul avec Morisot. Et Caillebotte ne peut pas donner tort à Gauguin. Par conséquent, Pissarro se vit contraint d’accepter les conditions posées par Caillebotte et Gauguin et donc de se passer de Degas afin de faire tenir le vieux groupe impressionniste. Caillebotte propose alors de faire l’exposition avec Pissarro, Monet, Renoir, Cézanne, Sisley, Morisot, Gauguin et lui-même, et peut-être Mary Cassatt, si elle accepte de participer sans Degas. Sinon, à part Cézanne, tous les autres y participeront.

Toutefois, à l’origine, Monet et Renoir ne sont pas enthousiastes et Caillebotte est près d’abandonner son projet. Mais Durand-Ruel entre en jeu. Il a un intérêt personnel à l’affaire et est décidé à ne pas laisser tomber. Renoir est favorable à Durand-Ruel mais ne veut pas participer, il a l’impression de servir de bouche-trou alors qu’on organise l’exposition sans lui et qu’il n’a pas été invité aux trois dernières. Finalement il voit d’un bon œil une exposition avec les « anciens ». Mais il n’a pas confiance en Gauguin et en Pissarro et n’aime pas leurs opinions politiques révolutionnaires. De plus, Renoir et Monet veulent une exposition d’impressionnistes, pas d’ « indépendants ». Par ailleurs Monet n’est pas favorable à Caillebotte. Monet accepte à la condition que Renoir accepte également, ce qu’il fait. Morisot accepte aussi de participer, mais elle reste dans le sud de la France le temps de l’exposition. Degas refuse, ses amis étant exclus. Il est suivi par Cassatt. C’est la même chose pour Rouart, bien qu’il ait avancé 6000 Frs pour les locations. Manet refuse de participer, vraisemblablement après de nombreuses hésitations. L’exposition commence le 1er mars 1882. C’est la première fois qu’une exposition impressionniste est aussi unitaire. La presse est moins agressive que d’habitude. Les critiques positives sont plus nombreuses et de nouveaux acheteurs apparaissent.

 

Manet, désormais « Hors Concours », expose au Salon en 1882 « Bar aux Folies Bergère », ce qui provoque une nouvelle fois l’incompréhension du public. Il est gravement malade et meurt le 30 avril 1883. Son élève Eva Gonzalès meurt le 5 mai, à l’âge de 34 ans. Après la mort de Manet, le prix de ses tableaux augmente et moins d’un an après, une exposition commémorative est mise en place. Les peintres officiels se pressent pour s’assurer une part de la gloire montante de Manet. Pissarro suit cette évolution avec tristesse et amertume. (p. 278) Les 4 et 5 mai 1884, après l’exposition commémorative a lieu une vente aux enchères des œuvres de Manet : cela va au-delà de toute espérance, la somme totale des ventes atteignant 116 637 Frs. Le critique Wolff reste sceptique à propos de ce succès.

 

En 1883, Durand-Ruel expose les impressionnistes à Londres avec un certain succès. Toutefois ces derniers ont de nouvelles difficultés financières, en particulier Monet. Renoir est allé en Italie, comme nous l’avons signalé et il y a vu les œuvres de Raphaël et les fresques de Pompeï. Il se remet cause. Il se demande s’il n’a pas trop délaissé le dessin. Il fait alors les « Baigneuses » qu’il termine en 1887. Avec ce tableau, il s’éloigne de l’impressionnisme et rouvre le lien avec le 18e siècle. Monet, comme Renoir, est insatisfait de son travail. Ils vont ensemble sur la Côte d’Azur. Toutefois, ils constatent que leurs directions artistiques divergent. L’éloignement de nombreux artistes de Paris, et par conséquence le peu de contacts entre eux, semble être décisif pour le développement de la suite. Gauguin, déçu par la non organisation d’une exposition impressionniste en 1884, rejoint sa femme partie au Danemark, en ayant assez de Rouen. Il arrive à Copenhague début décembre. En Allemagne, l’écrivain Georg Brandes, de nationalité danoise voit les premiers tableaux impressionnistes. Wolff se met subitement à prendre de manière chauvine les peintres français sous sa protection. Monet est appelé à participer à l’Exposition Internationale. Morisot peint « Dans la salle à manger ».[1]

À l’étranger l’accueil est mauvais. Les impressionnistes restent méconnus. Concernant Gauguin, il lui est impossible de se faire connaître au Danemark. Il n’y gagne pas d’argent. Quand l’été arrive, la situation devient insoutenable et il décide finalement de retourner en France. il part avec un fils et laisse le reste de sa famille sur place.

Au début de l’année 1884, il y a des remous dans le monde l’art à Paris. Le jury du Salon essaie de réprimer toute direction non conventionnelle. Par conséquent, des centaines de peintres refusés fondent un « Groupe d’artistes indépendants » qui deviendra ensuite la « Société des Artistes Indépendants »[2]. Ainsi ils reprennent, consciemment ou non, le nom sous lequel les impressionnistes ont exposé. Mais le groupe n’est pas homogène et ne trouve pas d’accord interne. Ils accueillent tous ceux qui le veulent. Ils font une première exposition le 15 mai 1884. Parmi les artistes présents, il n’y a pas seulement les refusés du Salon, mais aussi beaucoup d’artistes qui n’ont jamais rien envoyé au Salon. Paul Signac, cofondateur et président de la Société des Artistes Indépendants, et Georges Seurat développent une grande amitié. En décembre 1884 a lieu la première exposition de la nouvelle Société (différente donc du groupe connu comme celui des impressionnistes). Seurat réalise le tableau « Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte »[3] (1884-1886), qui sort du cadre impressionniste pour employer une nouvelle technique, le pointillisme, qualifiée aussi un temps de néo-impressionnisme. Ensuite, cette société manque d’argent et il n’y a pas d’exposition d’indépendants en 1885. Signac et Pissarro se rencontrent dans l’atelier de Guillaumin. Pissarro découvre quelque chose de nouveau et se consacre par la suite au pointillisme.

Fin 1885, il est envisagé de faire une nouvelle exposition « impressionniste ». Pissarro contacte Monet. Il voudrait que le groupe s’élargisse un peu. En somme, il veut introduire du sang neuf avec Seurat et Signac dans ce groupe devenu fatigué.

 

1886, 8e et dernière exposition de groupe

Berthe Morisot et Eugène Manet (le frère du peintre décédé) cherchent leurs camarades pour monter une nouvelle exposition, comme Pissarro a déjà fait avec Monet et Cassatt. Degas propose que l’exposition ait lieu du 15 mai au 15 juin, soit en même temps que le Salon, ce qui paraît absurde aux autres. Des négociations ont lieu pour exposer « La Grande Jatte » de Seurat. Des problèmes surgissent à ce propos entre Eugène Manet et Pissarro. Finalement, il est décidé que Seurat, Signac et Lucien Pissarro (le fils de Camille Pissarro) exposent dans une salle à part. Durand-Ruel prépare l’exposition des « Impressionnistes de Paris » à New York, tandis que le groupe renonce au terme d’impressionniste et écrit « 8e exposition de tableaux ». Conformément à la proposition de Degas, l’exposition a finalement lieu du 15 mai au 15 juin. Du point de vue impressionniste, l’exposition est représentée seulement par Morisot, Guillaumin et Gauguin. Pissarro n’est plus considéré comme impressionniste étant donné qu’il s’adonne désormais à la technique pointilliste. Degas choque avec ses représentations de femmes se lavant, mais Huysmans écrit des critiques positives, il pense que Degas démythifie la femme. Les tableaux de Seurat et de ses amis sont souvent moqués. Le problème pour Seurat, Signac et Pissarro est que ni le public ni les critiques ne les différencient vraiment. Il s’agit d’un nouveau style et les différences sont fines. Selon les critiques, on a là la destruction de l’originalité du peintre.

Durand-Ruel rentre des USA. Selon lui, il y a de quoi faire des affaires en Amérique. Une très bonne critique est publiée au New York Daily Tribune (p. 310-311) mais le public n’est pas aussi enthousiaste que les « connaisseurs ». The Sun est très négatif, mais c’est un cas particulier. De manière générale, les critiques essaient de comprendre cette peinture. Des toiles sont achetées, l’exposition de Durand-Ruel est prolongée un mois.

En France, le critique Fénéon est positif. Il aime particulièrement Seurat et sa « Grande Jatte », tableau qui selon lui dépasse l’impressionnisme, ainsi que Degas. Mais tout n’est pas positif. Fénéon propose le terme de « néo-impressionnistes » pour Seurat et Signac.

Finalement Pissarro se sépare du vieux groupe. En même temps Zola publie en 1886 L’Œuvre. C’est l’histoire d’un peintre raté qui se suicide. On sait maintenant que Zola s’est servi de Manet et de Cézanne comme modèles. Cézanne se reconnaît[4] (Zola lui envoie le livre) et rompt définitivement avec Zola. Monet comprend aussi l’enjeu de ce roman et dans une lettre très polie à Zola où il le remercie d’avoir envoyé le livre, lui dit clairement qu’on y reconnaît Manet et que ça peut servir aux adversaires des impressionnistes. Suite à cet incident, Monet, Pissarro et Renoir prendront leurs distances avec Zola. Finalement, Selon Rewald, Zola méconnaît la signification du but que s’étaient assignés Cézanne et ses amis, de plus il perd le sentiment d’appartenance au groupe. De sa confortable maison à Médan, il jugeait ses amis avec les mêmes préjugés bourgeois que ceux qu’il avait combattu avec eux. (P. 313-314)

Cézanne se marie ensuite et son père meurt en 1888. Il hérite ce qui lui permet de ne plus avoir de problèmes financiers. Il continue à mener une vie modeste et garde quelques amis comme Pissarro, Renoir, Chocquet. Il n’est cependant pas d’accord avec l’évolution de la peinture de Pissarro. Gauguin, à la manière de Cézanne, s’isole pour mieux travailler.

Vincent Van Gogh de son côté va à Paris et veut voir les tableaux des impressionnistes dont son frère Theo lui a parlé par lettre. Il est déçu mais changera d’avis par la suite. Theo présente Vincent à Pissarro. Van Gogh sera influencé par Pissarro et la technique impressionniste, alors qu’il peignait plutôt avec des couleurs très sombres. À Asnières il travaille avec Signac et rend souvent visite à Guillaumin. Gauguin et Cézanne font connaissance avec Van Gogh. Gauguin se met à éviter Pissarro et se tourne vers Degas. Pissarro, qui avait déjà vu beaucoup de disputes parmi les vieux impressionnistes, est le témoin de la même intolérance chez les jeunes.

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

            Les grandes difficultés que les impressionnistes ont eu pour imposer leur style et que nous ont avons eu tout au long de ce travail contrastent avec la reconnaissance dont ils jouissent maintenant. Ainsi le renommé Musée d’Orsay de Paris contient une collection impressionnante des peintres impressionnistes et post-impressionnistes, soit la plus grande du monde, avec de nombreux tableaux et pastels de Monet, Manet (dont « L’Olympia », tableau tant décrié à son époque, en 1863), Pissarro, Renoir, Degas, Morisot, etc. À l’étranger aussi, alors que ce courant pictural a eu des difficultés à s’imposer comme on l’a vu par exemple avec les voyages de Durand-Ruel au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, le Metropolitan museum of Art de New York est connu pour son importante collection impressionniste. Toute exposition de tableaux impressionnistes est un succès garanti, comme ce fut par exemple le cas à Vienne lors de l’exposition temporaire consacrée aux impressionnistes du 11 septembre 2009 au 14 février 2010, prolongée grâce au grand succès.[5] Il ne s’agit que de quelques exemples éparses d’un succès international incontestable. Admirer la peinture impressionniste serait maintenant presque, pourrait-on dire, un lieu commun.

Du point de vue artistique, les impressionnistes ont marqué leur temps, mais on aussi permis d’ouvrir de nouvelles perspectives. Ainsi, s’ils ont su convaincre lentement et sûrement leurs contemporains et faire adhérer de nouveaux peintres à leur nouvelle façon de peindre. Ils ont aussi permis à d’autres courants de naître, courants qui sont certes autonomes, mais qui sont issus ou en tout cas indéniablement marqués par l’impressionnisme, tels que le pointillisme, le post-impressionnisme, le divisionnisme, le fauvisme, ce qui rassemble par ailleurs de grands peintres comme Van Gogh, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Seurat, Signac et son élève Matisse.

L’impressionnisme a su imposer une nouvelle vision de la peinture en s’opposant plus ou moins directement à l’art officiel proche du pouvoir, en l’occurrence le Salon de Paris, et ainsi à permettre à la peinture de devenir un champ autonome, instaurant ses propres règles indépendamment du pouvoir politique, pour paraphraser l’analyse de P. Bourdieu a propos du champ littéraire à l’époque de Flaubert dans Les Règles de l’art.

 

 

 

 

 


ANNEXES

 

 

Annexe 1 : Chronologie

 

1855-1859 : Exposition universelle de Paris de 1855. Arrivé de Pissarro en France.

                       Un art français dominé par l’Académie des Beaux-Arts et le Salon de Paris

 

1859-1861 : Quelques liens se tissent, Monet et Boudin ; Manet et Degas

                       Des lieux de formation : L’Académie Suisse, L’atelier de Courbet

 

1862-1863 : L’ atelier de Gleyres                       

                       Le Salon des Refusés (1863) et la réorganisation de l’Ecole des Beaux-Arts

 

1864-1866 : Nouveaux Salons : succès et déceptions des impressionnistes

 

1866-1868 : Zola critique d’art

                       Nouvelle exposition universelle

                       Plans pour une exposition du groupe

                       De nouvelles difficultés pour Monet

 

1869-1870 : Réunions au café Guerbois

                       Estampe japonaise

                       « La Grenouillère »

 

1870-1871 : Le Salon de 1870, dernier du 2nd Empire

                       La guerre franco-prussienne, la Commune et l’avènement de la IIIe République

                       Monet et Pissarro à Londres

 

1872-1873 : Les années d’après-guerre

                       Un nouveau Salon des Refusés (1873)

 

1873-1874 : Première exposition de groupe (1874)

                       et l’expression « impressionnisme » s’impose

 

1874-1877 :  Caillebotte et Chocquet, deux nouvelles aides pour le groupe

                       Vente aux enchères et nouvelles expositions

                       Premier écho à l’étranger

 

1877-1879 : Le café « Nouvelle-Athènes », nouveau lieu de rencontres

                       Renoir, Sisley et Monet au Salon

                       Huysmans, un nouveau critique d’art

                       Sérieuses divergences d’opinions dans le groupe

 

1880-1883 : Nouvelles expositions de groupes et nouvelles divergences d’opinions

                       Mort de Manet (1883)

 

1883-1885 : Malaise et doutes

                       Gauguin à Copenhague

                       Apparition de Surat et de Signac

                       Création de la Société des Indépendants (1884)

 

1886 :             Huitième et dernière exposition impressionniste

                       Premiers succès du mécène Durand-Ruel en Amérique

 

 

Annexe 2 :

 

Participation aux expositions de groupes :

 

  

1874

1876

1877

1879

1880

1881

1882

1886

Béliard

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Bracquemond F

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Bracquemond M

 

 

 

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Caillebotte

 

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Cals

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Cassatt

 

 

 

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Cézanne

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Degas

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Forain

 

 

 

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François

 

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Gauguin

 

 

 

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Guillaumin

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Lebourg

 

 

 

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Lepic

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Levert

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Monet

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*

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Morisot

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Ottin L. A.

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Piette

 

 

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Pissarro C.

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*

Raffaëlli

 

 

 

 

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*

 

 

Renoir

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Rouart

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*

 

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Sisley

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*

 

Tillot

 

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Vidal

 

 

 

 

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Vignon

 

 

 

 

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Zandomeneghi

 

 

 

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N’ont participé qu’une fois :

Astruc, Attendu, Boudin, Brandon, Bureau, Colin, Debras, Latouche, Lépine, Meyer, de Molins, Mulot-Durivage, de Nittis, Ottin A., Robert (1874), Desboutin, Legros, Millet J. B. (1876), Cordey, Franc-Lamy, Maureau (1877), Somm (1879), Pissarro L., Redon, Schuffenecker, Seurat, Signac (1886)

 

Source : Die Geschichte des Impressionismus de John Rewald, éditions « Dumont », 2001, p. 350-351.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Annexe 3 : « Impression, soleil levant », 1872, Monet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LEAD Technologies Inc. V1.01

Annexe 4 : « Femme d’Alger », 1870, Renoir

 

 

Annexe 5 : « Camille en robe japonaise », 1876, Monet

 

 

Annexe 6 : « La Grenouillère », 1869, Renoir.

 

 

Annexe 7 : « La Grenouillère », 1869, Monet

 

 

 

 

 

ACD Systems Digital Imaging

Annexe 8 : « Madame Chocquet », 1875, Renoir

 

 

(C)1994-95 Nicolas Pioch

Annexe 9 : « Victor Chocquet », 1876/1877, Cézanne

 

 

Annexe 10 : « Les toits rouges », 1877, Pissarro

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe 11 : « Dans la Salle à manger », 1884 Berthe Morisot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe 12

Exemple de tableau pointilliste : « Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte », 1884-1886, Georges Seurat.


 



[1] Cf. annexe 11, « Dans la Salle à manger », 1884, Berthe Morisot

[2] Cette Société existe d’ailleurs toujours. Voir http://www.artistes-independants.fr .

[3] Cf. annexe 12.

[4] Grâce aux notes retrouvées de Zola, on sait que l’écrivain s’est effectivement inspiré des figures de Manet et de Cézanne pour son personnage.

[5] Exposition Wie das Licht auf die Leinwand kam, soit « comment la lumière vint à la toile »

Par Clément Serniclay
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Lundi 24 janvier 2011 1 24 /01 /Jan /2011 03:44

Voici un petit texte présentant brièvement l’histoire de l’impressionnisme que j’ai écrit à l’occasion d’un petit travail à rendre à la faculté d’études romanes (la Romanistik) de l’université de Vienne. Bien que ce ne soit pas le but premier de ce blog de diffuser de tels textes et que ce que j’ai écrit n’est pas original et même pas toujours très structuré, je me suis décidé à le faire car j’ai pu remarquer que sur Internet, quand on cherche des informations sur l’impressionnisme, il est difficile de trouver autre chose que des bribes de présentation mal référencées, et aussi parce que l’histoire de l’impressionnisme me semble hautement intéressante comme exemple de lutte avec le pouvoir institué. A ce titre il serait sans doute très intéressant de faire une étude de type bourdieusienne de cette histoire, à l’image de ce que Bourdieu a fait avec le champ littéraire et artistique au XIXe siècle et plus précisément avec L’Education sentimentale de Flaubert. Je me souviens d’ailleurs que Bourdieu évoque rapidement l’exemple de l’impressionnisme dans le livre Libre échange où il s’entretient avec l’artiste conceptuel engagé Hans Haacke.

(De ce point de vue, je me garderais de faire un rapprochement – au moins provisoirement – avec Castoriadis, auteur auquel j’avais eu à l’origine plus ou moins l’idée de consacrer ce blog.)

 

Pour en revenir à l’histoire de l’impressionnisme proprement dit, l’idéal bien sûr est de se reporter au livre de John Rewald, « Histoire de l’impressionnisme » qui est la référence en la matière et sur lequel je me suis largement appuyé. Malheureusement je n’ai eu a disposition que l’édition allemande, étant à Vienne je n’ai pas trouvé d’édition française et l’édition originale anglaise aurait été trop difficile à lire pour moi. Le livre de Rewald contient de nombreuses citations que j’aurais aimé reprendre en partie. J’ai dû me contenter de les paraphraser (il aurait bien sûr été idiot de retraduire en français les traductions allemandes, qui sont d’ailleurs peut-être elles-mêmes traduites de l’anglais…).

 

Pourtant, j’espère que ce petit texte pourra être utile à celui ou celle qui désire avoir quelques connaissances sur l’histoire de l’impressionnisme sans être obligé de s’attaquer aux quelques centaines de pages du livre de Rewald ou, encore plus trivialement, à l’étudiant pressé.

 

De manière générale, je me suis attaché à n’écrire que des choses « vérifiables » (au sens « livresque » du terme, je n’ai pas du tout fait vérifié les sources primaires) en m’appuyant surtout sur le livre de Rewald, même lorsque je n’y fais pas directement référence. J’ai aussi glané quelques informations sur Internet, mais je ne les ai reprises que si je pouvais les vérifier sur un site digne de confiance ou encore une fois dans le livre de Rewald. J’ai fait une petite exception avec la citation de Monet dans l’introduction, mais cette citation est trouvable de nombreuses fois sur Internet, toujours dans les mêmes termes, à la virgule près (j’espère donc que tout le monde n’a pas recopié la même bêtise originelle).

 

Et c’est juste avant de finir ce texte que j’ai découvert qu’il existait déjà un texte complet sur l’histoire de l’impressionnisme en ligne « Histoire des peintres impressionnistes. Pissarro, Claude Monet, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Cézanne, Guillaumin » de Théodore Duret. Je n’ai pas lu ce texte, mais en fait il s’agit d’un livre de 1919 d’environ 150 pages mis en ligne. Il ne répond donc pas tout à fait à ma préoccupation de brièveté utile à l’étudiant pressé et semble procéder plutôt à une présentation peintre par peintre et non pas à une histoire globale de l’impressionnisme. Le texte est disponible sous différents formats, pour ceux que ça intéresse : http://www.archive.org/details/dhistoiredespein00dureuoft .

 

 

 

La deuxième partie de ce texte, y compris les annexes, se trouve ici.

 

 

 

 

La peinture impressionniste

 

 

 

Les références à l’édition allemande de l’ouvrage de John Rewald Die Geschichte des Impressionismus (Köln : DuMont, 2001) sont indiquées par le numéro de page entre parenthèses.

 

 


 

INTRODUCTION

 

 

Il peut sembler difficile de tenter de faire une présentation synthétique de l’impressionnisme dans la mesure où cette appellation ne va pas forcément de soi. L’impressionnisme est lié de manière générale au groupe qui organise huit expositions en marge du Salon de Paris entre 1874 et 1886. Pourtant, ce groupe n’est pas composé uniquement d’impressionnistes à proprement parler et l’appellation d’impressionnisme est utilisé de manière moqueuse par la critique parisienne du XIXe siècle, entre autre parce que ces peintres donnent seulement une « impression » et font penser aux critiques qu’ils ne finissent pas leurs tableaux. Auguste Renoir – dont le nom est étroitement associé à ce mouvement pictural – tend à rejeter tout terme qui pourrait faire penser à une nouvelle « école » et donc celui d’impressionnisme. Edgar Degas, qui a participé à sept expositions du groupe sur huit, refuse catégoriquement ce terme. L’écrivain Emile Zola, à l’époque où il apporte son soutien au groupe, s’obstine à identifier ce dernier à un mouvement de « naturalistes », le rapprochant alors du courant littéraire qui lui est associé. Edouard Manet, qui est largement associé à l’histoire de ce courant artistique, ne participera à aucune exposition du groupe et ne se réclamera pas de cette qualification d’ « impressionniste ». Un artiste, toutefois, se réclame clairement et positivement de ce courant pictural, c’est Claude Monet, qui quittera pourtant le groupe en 1880 après avoir participé aux quatre premières expositions et qui déclarera peu avant sa mort survenue en 1926 : « J'ai toujours eu horreur des théories... Je n'ai que le mérite d'avoir peint directement, devant la nature, en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs, et je reste désolé d'avoir été la cause du nom donné à un groupe dont la plupart n'avaient rien d'impressionniste. »[1] Tout en reconnaissant le terme d’impressionnisme, qu’il a largement contribué à répandre, notamment avec son tableau « Impression, soleil levant »[2] – nom duquel le critique Louis Leroy tire le titre d’un article ironique dans le journal Le Charivari, « L’exposition des impressionnistes » – il se refuse à en faire un mouvement théorique. Malgré cela, le terme s’imposera lors de la première exposition du groupe de 1874 comme nous le verrons. Pour introduire à ce qu’est l’impressionnisme en tant que courant pictural, nous pouvons alors reprendre le point de vue d’un ami de Renoir, Georges Rivière, qui explique en 1877 l’impressionnisme comme le fait de vouloir le traitement d’un sujet non pas pour son motif mais pour la valeur de son ton, de sa teinte et c’est ça qui différencie les impressionnistes des autres peintres. (John Rewald p. 202) Et il est vrai que la recherche de nouveaux paysages, de nouvelles couleurs et ainsi la pratique de la peinture en plein air plutôt qu’en atelier est une grande occupation de peintres du groupe[3]. Ce terme d’impressionnisme semble en tout cas correspondre à l’aspiration des peintres regroupés sous cette appellation, l’aspiration d’une peinture nouvelle, privilégiant les couleurs plutôt que le dessin et se mettant ainsi en rupture avec l’art académique. Les impressionnistes réussissent donc à créer un nouveau style qui tente de rendre compte de l’impression. Ils renoncent à l’ambition de reproduire la réalité, refusent l’objectivité du réalisme et n’utilisent qu’un élément de la réalité, la lumière, pour interpréter la nature. Cette nouvelle observation de la nature conduit les peintres petit à petit a une nouvelle hiérarchie des couleurs et à une nouvelle technique qui tente de saisir la lumière fuyante. L’observation attentive de la lumière colorée d’un motif et seulement sur un instant les amènent à abandonner les couleurs sombres traditionnelles et à pratique un jeu sur les couleurs, l’ombre ayant alors beaucoup moins d’importance. Le noir, n’étant pas considéré à proprement parler comme une couleur, est globalement exclu. Les contrastes sont réalisés uniquement par les couleurs et les impressionnistes privilégient les couleurs claires. Comme la main est plus lente que l’œil, qui enregistre en un instant un effet momentané, cette méthode permet de pouvoir tenir cette perception. Selon Renoir, à l’air libre on triche continuellement. Mais cette « triche » constitue simplement en ce que, sous les innombrables aspects de la nature, de faire un choix pour transformer le miracle de la lumière en une langue colorée à deux dimensions et pour rendre l’aspect choisi dans les couleurs et la technique de peinture qui vient de sa propre impression.

Pour ce travail, je choisis de faire une présentation historique du groupe, globalement dans l’ordre chronologique et ceci parce qu’il s’agit bien d’un groupe impressionniste dans lequel les peintres s’influencent mutuellement et leur art dépend largement de l’évolution de leurs relations entre eux, de leurs influences réciproques ainsi que de leurs liens avec l’art officiel et les marchands d’art, les mécènes. Les peintres impressionnistes ont eu de très grandes difficultés, comme nous le verrons, pour imposer leur style, l’art du début de la première moitié du 19e siècle étant largement dominé par l’Académie des Beaux-Arts et le très officiel Salon de Paris. Une présentation historique permet alors de montrer comment ce groupe de peintres a su s’imposer dans le temps, avec beaucoup de patience et d’abnégation contre l’art officiel et les critiques, et souvent en vivant dans la misère. Il s’agit donc d’une histoire au sens plein du terme, dont le combat n’était pas gagné d’avance, étant donné les jeux de pouvoir et d’influence, contre un art qui privilégie la référence aux Anciens. En cela l’impressionnisme est un art « moderne », en ce qu’il permet la possibilité d’une remise en cause, les artistes trouvant leurs ressources en eux-mêmes, faisant donc quelque chose de positivement nouveau, et ne se sentant donc plus tenus de reproduire obligatoirement les exemples « indépassables » du passé.[4] Pour ce faire, il est possible de distinguer trois grandes périodes de l’histoire de l’impressionnisme. La première, de 1855 à 1873, marque les débuts des peintres, notamment quand ils n’étaient pas encore connus comme impressionnistes. Cette période est celle de la constitution fragile d’un groupe vivant dans un relatif isolement artistique. Ensuite, de 1873 à 1879 se constitue une unité plus forte des peintres dits impressionnistes, par les tentatives de se faire reconnaître au Salon de Paris et ensuite par la constitution des premières expositions de groupe indépendantes. Finalement, nous verrons les dissensions les plus importantes apparaître dans le groupe jusqu’à la dernière exposition de 1886 et l’éclatement du groupe.

 

 

 

 

 

I) Les débuts des peintres impressionnistes et le temps de l’isolement et des « Salons des Refusés ». Un « groupe » en constitution (1855-1873)

 

 

On peut dater le début de l’histoire du groupe impressionniste en 1874 avec la rupture des peintres que l’on nommera plus tard impressionnistes avec le jury du Salon officiel de Paris, salon par lequel il était nécessaire de passer à l’époque pour vendre des toiles et éventuellement ainsi vivre de la peinture. Il est toutefois nécessaire de donner les prémisses de la formation de ce groupe, la constitution du groupe étant antérieur à l’organisation d’expositions indépendantes du Salon de Paris. Le Jury du Salon est très conservateur du point de vue artistique, la nouveauté étant globalement exclue d’emblée. Le Salon privilégie la peinture attachée au dessin et qui tente autant que possible de reproduire la réalité. Toutefois on peut observer l’apparition d’une remise en cause de ces préceptes, entre autres à l’occasion des expositions universelles qui permettent une plus grande ouverture artistique. L’arrivée de la photo par exemple a des conséquences sur la perception que l’on peut avoir des images et de la réalité. On commence à connaître les arts orientaux, ce qui provoque une ouverture, de nouvelles possibilités artistiques. Les liens commencent à se tisser entre les peintre du futur mouvement impressionniste tels que Pissarro, Manet, Degas. Leurs peintures sont très majoritairement refusées au Salon de Paris et font parfois scandale comme c’est le cas du célèbre « Déjeuner sur l’herbe » (1862-1863) de Manet, qui n’est pas encore d’un tableau impressionniste, mais qui n’est pas accepté pour des raisons morales car il juxtapose une femme nue et deux hommes habillés, suggérant que cette dame est une prostituée ; la représentation de femmes nues est possible selon l’art académique, mais selon des motifs classiques (issus par exemple de la Grèce antique). On voit avec le scandale provoqué par ce tableau que l’art officiel en France et plus particulièrement à Paris défend des critères esthétiques et moraux précis et rigides pour juger d’une œuvre d’art. Toutefois, pour Manet et comme c’est le cas par la suite pour l’ensemble des impressionnistes et de leurs compagnons de route, l’important n’est pas le motif mais la façon dont il est traité.

 

Le Salon des Refusés de 1863

En 1863, le jury du Salon de Paris est plus sévère que jamais. Ingres et Delacroix – qui était malade – ne participent pas à la sélection des tableaux cette fois-ci, ce qui prive les nouveaux peintres de soutiens importants. Beaucoup d’artistes qui étaient auparavant régulièrement acceptés – comme Jongkind – ou qui avaient obtenu une mention d’honneur sont cette fois-ci massivement évincés du Salon. Ces refus entraînent de nombreuses protestations qui remontent jusqu’à l’Empereur Napoléon III. Celui-ci décide alors de permettre aux œuvres refusées d’être exposées dans une pièce séparée du Salon officiel. L’organisation de cette contre-exposition provoque des hésitations des peintres. Y participer, c’est prendre un risque car si le tableau déplaît, il n’est pas légitimé par le jury du Salon, mais ne pas y participer, c’est donner d’office raison au jury et donc à son appréciation négative. Dans ce contexte de relations entre l’art et le pouvoir, on peut comprendre aussi quelles ont été les difficultés des peintres impressionnistes pour s’imposer. Ils ont dû être à contre-courant, être contre le pouvoir artistique dominant. Suite à ce Salon des Refusés, Manet est raillé et ne reste reconnu que par un petit groupe, mais les autres participants sont globalement bien traités par le public et par la presse. Pissarro trouve même une certaine reconnaissance, qui toutefois reste très précaire. Notons que ce Salon des Refusés est important dans l’histoire de l’impressionnisme, car c’est là que les peintres du groupe peuvent exprimer leur dissidence pour la première fois dans le cadre d’une exposition concurrente. Pour les prochains salons, on n’autorisera plus de Salon des Refusés, à l’exception partielle de 1873, comme nous le verrons. Globalement, les peintres impressionnistes connaissent toujours des difficultés pour se faire reconnaître.

Lors du Salon de Paris de 1867, Manet, las d’être constamment refusé, fait construire un pavillon à côté de l’Exposition Universelle dans lequel il permet au public de voir une cinquantaine de tableaux. Mais cette exposition personnelle n’a pas le succès espéré. Courbet lui aussi fait une exposition. Il déçoit auprès de ses amis, notamment auprès de Monet, mais il connaît un succès relatif.

 

Rôle et place de Zola

Zola était un défenseur passionné des peintres impressionnistes, même s’il les nomme par la suite « naturalistes », appellation qu’il est le seul à défendre. Il est heureux de retrouver chez ces peintres une approche théorique qui lui semble proche de la sienne en littérature. Toutefois, nous verrons qu’il s’en désintéressera plus tard, sa gloire venue, et même rompra globalement avec les peintres impressionnistes, dont certains étaient ses amis.

 

            Le groupe des Batignolles

A l’époque on nomme le groupe impressionniste le « groupe des Batignolles », rassemblant des Peintres comme Manet, Renoir, Monet. Ce groupe forme alors une sorte d’avant-garde artistique et tire son nom du quartier de Paris où les peintres avaient l’habitude de se rencontrer entre 1869 et 1875, particulièrement au café Guerbois.

Pissarro, durant les années 1869-1870, habite à Louveciennes, en banlieue parisienne avec sa femme et ses deux enfants, mais va souvent à Paris pour se rendre au café Guerbois afin de rencontrer les autres peintres. Il est très intéressé par la politique, socialiste de tendance anarchiste, sans que l’on sente en lui la moindre trace de haine, malgré même ses problèmes financiers que tous ses proches connaissaient. Par ailleurs, du point de vue artistique, Pissarro s’intéresse beaucoup à l’art extrême oriental qu’il a pu véritablement découvrir et étudier lors de l’exposition universelle de 1867, mais qu’il connaissait déjà depuis 1856. Degas est sans doute celui qui a le plus d’admiration pour les estampes japonaises : le style graphique, la subtilité des lignes, leurs propriétés décoratives, la composition. Cézanne et Renoir en revanche s’intéressent peu aux estampes japonaises. Renoir a été marqué par le traitement de motifs orientaux par Delacroix, mais il s’agit là d’odalisques et de scènes algériennes, qui ont un jeu de couleurs plus riches que les estampes japonaises[5]. Monet aussi est influencé en partie par l’art japonais. On le voit par exemple plus tard, en 1876, avec « Camille en robe japonaise »[6].

Au café Guerbois, le mot « impression » revient de plus en plus souvent. Manet explique par exemple lors de son exposition personnelle de 1867 qu’il veut rendre ses impressions, bien qu’il ne s’intéresse pas aux paysages à ce moment-là.

Monet et Renoir peignent ensemble. On peut en voir un exemple très intéressant avec La Grenouillère, un restaurant installé sur l’île de la Chaussée à Croissy-sur-Seine dans les Yvelines, que les deux artistes peindront. Ainsi, on peut observer comparativement le tableau de Renoir « La Grenouillère » avec celui de Monet du même titre et fait la même année, en 1869. Ces deux tableaux nous montrent la proximité de style entre les deux peintres, ce qu’il fait qu’ils sont tous deux « impressionnistes », mais on peut ainsi également étudier ainsi ce qui les différencie.[7]

 

Guerre contre la Prusse et Commune de Paris

Le 19 juillet 1870, la France de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Ces évènements ont des conséquences sur la vie des peintres et de leurs soutiens, selon l’endroit où ils se trouvent et selon leurs préférences politiques. Cézanne peut quitter Paris, ayant été libéré de ses obligations militaires grâce à son père qui a acheté sa liberté. Frédéric Bazille s’enrôle dans un régiment de Zouaves. Degas retourne à Paris. Monet est et reste au Havre. Renoir va à Bordeaux. Zola, en tant que fils unique d’une veuve, n’est pas assujetti au service militaire et voyage vers Marseille. Le 2 septembre 1870, Napoléon III capitule. Deux jours plus tard, c’est la proclamation de la IIIe République. Degas se retrouve à Paris et s’enrôle dans l’infanterie bien qu’il ne soit pas républicain. Le 18 septembre 1870 commence le siège de Paris par les Prussiens. Le 28 novembre, Bazille, peintre et mécène impressionniste, meurt au combat à Beaune-la-Rolande et il représente une perte importante pour le groupe, autant comme artiste que comme soutien financier de ses compagnons. Le 15 janvier 1871 commence le bombardement de la ville de Paris. Le 28 janvier, Paris se rend. Le 1er mars a lieu l’occupation symbolique de Paris par les troupes prussiennes pendant 48h. Cette occupation est vécue comme une humiliation par le peuple parisien. En mars 1871 commence la Commune de Paris qui rompt avec le pouvoir étatique français. Courbet, qui avait refusé la légion d’honneur, étant socialiste et républicain, occupe des fonctions politiques importantes dans le cadre de la Commune. Il est élu représentant du peuple et après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, est nommé président de la commission des musées et délégué aux Beaux-Arts ainsi que président de l'éphémère Fédération des Artistes. A ce titre, il abolit l’Académie de Rome, l’Ecole des Beaux-Arts, le département des Beaux-Arts de l’Institut de France et l’attribution des médailles à l’occasion du Salon de Paris. Toutefois les statuts du jury de ce dernier ne sont pas changés. Renoir vient à Paris le 18 mars. Le 21 mai, les troupes versaillaises entrent dans Paris. Le 28 la résistance est vaincue dans un bain de sang. Courbet est arrêté et est par la suite condamné à six mois de prison et à 500 Francs d’amende. Il va ensuite en Suisse. Manet, qui était du côté des Versaillais, ne soutient pas Courbet.

Petit à petit, la vie artistique reprend son cours normal. Si les artistes impressionnistes peuvent avoir eu des difficultés suite à la Commune de Paris comme Courbet, ils reprennent finalement leur activité artistique normale, à l’exception bien sûr de Bazille, mort au combat. En 1872, Durand-Ruel organise une série d’exposition à Londres avec 13 tableaux de Manet, 9 de Pissarro, 6 d’Alfred Sisley, 4 de Monet, 3 de Degas et un de Renoir. Ces toiles, il les a achetées à des prix relativement élevées étant donné la côte des peintres impressionnistes à cette époque, et donc sans véritable espoir de pouvoir les revendre rapidement. Ainsi Durand-Ruel a été certes un soutien financier important pour les peintres, mais aussi un soutien moral, leur permettant par ailleurs de se faire connaître grâce à l’exposition des tableaux qu’il achète, comme par exemple à Londres en 1872 comme nous l’avons déjà signalé, et il renouvellera cette expérience en 1873 et en 1874, quoique dans des proportions moindres. (p. 172-173)

 

1873, nouveau Salon des Refusés (p. 172 sq)

En 1873 ont lieu, comme en 1863, de nombreux refus de tableaux au Salon de Paris, ce qui entraîne à nouveau de véhémentes protestations, qui remontent jusqu’aux autorités. Afin d’éviter de renouveler le « scandale » du Salon des Refusés de 1863, les artistes refusés ont la possibilité début 1873 de présenter leurs œuvres à un second jury plus libéral, qui choisirait alors les œuvres pouvant être exposées à un « Salon des Refusés » qui ouvrirait le 15 mai. Mais l’histoire se répète : comme en 1863, beaucoup de peintres refusés préfèrent ne pas participer à cette manifestation, afin d’éviter certains désagréments vis-à-vis de l’art officiel. L’exposition des Refusés, qui a lieu dans un bâtiment en bois derrière le Palais de l’Industrie, a un certain succès, à tel point qu’à la fin du mois, elle est enrichie de nouveaux envois. Le public se presse dans les salles et les critiques consacrent de longs articles aux peintres. Les tableaux de Renoir s’en tirent bien. Zola de son côté ne publie à cette occasion aucun article sur le Salon des Refusés ni sur le succès de son ami Manet. Ce silence est toutefois probablement dû au fait qu’il est occupé par la situation politique. De plus Zola avait des difficultés de publication à cause de divers scandales. Par exemple, le journal parisien qui l’avait publié avait déjà été saisi.

Selon Rewald, une exposition des tableaux refusés n’était pas une solution aux problèmes des impressionnistes (p. 188). Il a semblé finalement plus raisonnable de suivre la proposition de Monet, c’est-à-dire d’abandonner complètement le Salon de Paris, plutôt que comme Cézanne de poser des exigences au jury ou se réconcilier avec lui, ce à quoi a aspiré Manet.

 

On peut remarquer que les peintres du groupe des Batignolles se peignaient souvent les uns les autres. Quelques exemples parmi d’autres sont le tableau de Renoir représentant Monet en train de peindre en 1873, un portrait de Cézanne par Pissarro en 1874, ce à quoi il faut ajouter les nombreux autoportraits.

Concernant l’unité des peintres du groupe, nous pouvons noter le commentaire d’Armand Silvestre, un client du café Guerbois. Il connaît les artistes désormais nommés « impressionnistes » et estime qu’ils représentent un développement logique à la suite de Delacroix, Corot, Millet et Courbet. Toutefois, il trouve difficile de distinguer au premier coup d’œil entre un tableau de Monet, de Sisley ou de Pissarro. Ce reproche d’indifférenciation reviendra sous la plume des critiques adversaires des impressionnistes.

Les prix des tableaux des peintres impressionnistes comme Monet, Pissarro et surtout Manet, commence à augmenter. Pourtant Durand-Ruel de son côté a des difficultés début 1874 à revendre les tableaux achetés. Les problèmes financiers qui en découlent l’amènent à vendre à perte. Il se retire du groupe des Batignolles et doit fermer sa galerie de Londres, ce qui bien sûr a des conséquences pour les peintres du groupe et notamment les plus pauvres qui sont privés temporairement d’un mécène important et donc d’une source de revenu non négligeable.

 

 

 

II) Le temps des expositions « impressionnistes ». Début de reconnaissance et relative unité des peintres impressionnistes. (1873-1879)

 

 

Finalement l’organisation d’une exposition en marge du Salon est décidée pour l’année 1874. Pour que le l’exposition indépendante n’ait pas l’air d’une manifestations des Refusés, comme le craint Degas, le groupe décide d’abord de ne pas se présenter du tout au Salon et d’organiser sa propre exposition deux semaines avant le Salon. Malgré quelques désaccords, Degas participe à l’exposition. Berthe Morisot y participe également. Degas, qui n’aimait pas l’appellation d’impressionnistes, propose finalement de prendre un maximum de peintres, même ceux qui participent au Salon, afin d’éviter d’avoir l’air trop « révolutionnaire ». Mais les autres peintres pensent qu’il faut un petit groupe pour plus de cohérence et ainsi faire mieux ressortir leurs efforts particuliers. Certains ont soupçonné Degas de ne pas vouloir s’identifier au groupe, eu égard à son peu d’intérêt pour la peinture de paysages naturels. Finalement la proposition de Degas est acceptée pour des raisons financières, chaque artiste participant aux frais de l’exposition, et donc l’exposition n’est pas strictement impressionniste. Les membres fondateurs sont Monet, Renoir, Sisley, Degas, Morisot, Pissarro et son ami Guillaumin (contre qui des voix se sont élevées), ainsi que Lepic et Levert, des amis de Degas. Pissarro parvient à imposer Cézanne, avec des difficultés cependant car les autres, Degas en particulier, craignent que ses œuvres soient rejetées trop fortement par le public.

Il est notable que Manet ne participe pas à cette exposition, comme ce sera le cas d’ailleurs des autres expositions dites « impressionnistes » ou « indépendantes ». La première fois, il refuse de participer à cause de la présence de Cézanne qui se moque souvent de Manet, mais plus globalement ce dernier a une soif de reconnaissance sociale et c’est cela qui le fait rester dans le cadre du Salon de Paris. Si la peinture de Manet est à plusieurs égards révolutionnaire, ce n’est pas du tout le cas de ses opinions politiques (comme on a pu le voir suite à la Commune de Paris et son non soutien de Courbet lors de sa condamnation). La présence de Cézanne entraîne aussi par exemple le refus de Fantin-Latour de participer. Degas, de son côté, essaie en vain d’écarter Berthe Morisot. Guillemet ne participe pas à l’exposition, il privilégie la participation au Salon. Un succès au Salon permettrait selon lui plus d’indépendance, comme le pense Manet. On voit ici par ailleurs que le groupe qui se constitue est loin d’être uni et exempt de tensions et d’inimitié entre les artistes participants à la première exposition. On peut aussi observer que les stratégies à adopter face à l’art officiel divergent et ne vont pas de soi, ce qu’on pourrait ne pas percevoir en ne voyant rétrospectivement que la célébrité des expositions dites après coup impressionnistes. La reconnaissance artistique des différents peintres impressionnistes, de Manet (qui ne participe à aucune exposition indépendantes) à Pissarro et Degas (qui rompent définitivement avec le Salon de Paris sans jamais y retourner par la suite), montre d’ailleurs que plusieurs voies sont possibles pour imposer de nouvelles normes artistiques contre l’art officiel.

Pour l’exposition de 1874, on dénombre 165 tableaux. C’est Edmond Renoir, le frère du peintre Auguste, qui monte l’exposition. Il a des problèmes avec Degas qui livre tardivement ses tableaux. Il a également des soucis avec Monet, qui livre à temps, mais qui envoie beaucoup trop de tableaux et Edmond Renoir est agacé par la monotonie des titres : « Entrée du village », « Sortie du village », « Matin au village ». Edmond Renoir proteste et Monet réplique qu’il n’a qu’à se contenter d’écrire « impression » pour chacun des tableaux. Cela nous renvoie d’ailleurs au tableau « Impression. Soleil levant » (Annexe 3) qui est justement exposé lors de cette première manifestation des peintres indépendants. L’ouverture de l’exposition a lieu le 15 avril 1874 et dure un mois. Au début, il semble y avoir de l’intérêt, mais les gens viennent surtout pour s’amuser et se moquer.

Concernant Manet, ce n’est pas mieux au Salon officiel. Le jury refuse deux tableaux sur trois et ne prennent que sa « Gare Saint Lazare » et une aquarelle. Toutefois, le poète Stéphane Mallarmé soutien Manet dans un article et Zola soutient l’exposition indépendante.

L’exposition indépendante a environ 3500 visiteurs contre 400 000 pour le Salon officiel. Quelques tableaux sont vendus, par exemple « La maison du pendu » de Cézanne pour 300 Francs. Boudin, Degas et Morisot ne vendent rien. Renoir vend la « Loge » pour 425 Francs. La situation de Pissarro devient critique. Le groupe a de grosses difficultés financières et l’exposition est déficitaire.

 

Suite à cette première exposition indépendante, Manet et Monet se rencontrent. Manet se laisse convaincre à cette occasion de travailler à Argenteuil en plein air. Le 24 mars 1875 a lieu une vente aux enchères impressionniste houleuse et non rentable pour les peintres. En 1875, il n’y a pas d’exposition de groupe. Au Salon de Paris, Renoir est refusé, Manet n’envoie qu’un seul tableau, qui est accepté. Zola soutient toujours les impressionnistes (par le biais du « Messager de l’Europe », journal de St Petersbourg). Un nouveau mécène apparaît en la personne de Victor Chocquet, inspecteur des douanes, nouvel acheteur, vite passionné par les impressionnistes, simple amateur d’art.[8]

 

1876 nouvelle exposition de groupe

En 1876 a lieu une nouvelle exposition de groupe, à laquelle on trouvera beaucoup moins d’exposants que la première fois, car de nombreux peintres craignent désormais de se compromettre avec les impressionnistes. Un nouveau personnage important pour l’histoire de l’impressionnisme apparaît, Gustave Caillebotte, en tant que peintre et mécène de ses camarades impressionnistes.

Manet refuse encore une fois de participer alors que le jury du Salon a refusé ses deux toiles. Indigné, il fait une exposition personnelle dans son atelier avec les œuvres refusées. Quelques centaines de personnes viendront.

L’exposition indépendante rassemble 20 artistes et 252 pièces. Monet est remarqué pour son tableau déjà évoqué « Camille en robe japonaise » (Annexe 5) qu’il vend 2 000 Frs. Toutefois, cette exposition a encore moins de visiteurs que la première. Seuls de petits journaux font des articles positifs sur les impressionnistes. Même Zola est nuancé, il pense que les impressionnistes manquent de talents de première classe. Il n’aime pas Caillebotte et apprécie avant tout Monet. Il critique durement Degas. Globalement les critiques sur l’exposition impressionniste sont très dures. Toutefois leur influence commence à se faire sentir au Salon de Paris et ils ne sont pas déficitaires. Selon Rewald, l’année 1876 est particulièrement productive artistiquement pour le groupe (p. 225).

Degas se démarque déjà du reste du groupe. Il a le soucis de la perfection, n’aime pas vendre ses œuvres et rechigne à les exposer. Toutefois sa liberté d’action lui est permise par son aisance financière, étant le fils d’un riche banquier. Mais quand en 1876 il semble avoir sacrifié une partie de sa fortune pour aider un frère, il vend ses toiles assez facilement et à des prix assez élevés. Par ailleurs, il ne s’intéresse pas à la peinture en extérieur, alors que cette innovation est une particularité typique du groupe impressionniste. Il déclare que les autres ont besoin de la vie naturelle alors que lui a besoin de la vie artificielle.

Les difficultés financières concernent toute la « société des artistes » à l’exception des peintres disposant déjà d’une richesse familiale. En somme, jusqu’à maintenant, aucun peintre impressionniste ne peut vivre confortablement de son art.

            Caillebotte, comme nous l’avons déjà évoqué, est d’une grande aide car, en plus d’être peintre, il joue le rôle de mécène en achetant en priorité les œuvres de ses amis, notamment celles qui semblent invendables. Il commence à avoir une très grande collection et en novembre 1876, bien qu’il n’ait que 27 ans, rédige son testament dans lequel il déclare donner toutes ses œuvres à l’Etat, à condition est que les tableaux soient exposées au Louvre. Renoir est l’exécuteur testamentaire de Caillebotte. À ce propos, à la mort de Caillebotte en 1882, l’Etat refusera une partie des tableaux acquis par Caillebotte et finalement le Louvre n’accueillera pas les tableaux impressionnistes, qui sont encore actuellement au musée d’Orsay. Par ailleurs, le peintre veut que la somme nécessaire soit prise sur sa fortune pour permettre une exposition de groupe en 1878. Mais l’exposition suivante a lieu dès 1877.

 

3e exposition impressionniste – 1877

Cette nouvelle exposition compte 18 participants et un peu plus de 230 pièces, c’est-à-dire à peu près autant d’artistes que lors de la précédente, mais plus d’œuvres. Monet y présente ses huit vues de la Gare St Lazare. L’exposition est dirigée par Monet, Renoir, Caillebotte et Pissarro. Ce dernier réalise le tableau « Les toits rouges »[9].  Beaucoup de visiteurs viennent et les railleries sont moins nombreuses que d’habitude. Toutefois les critiques sont constantes et se répètent. Cézanne est particulièrement attaqué. Une vente aux enchères a lieu à la fin de l’exposition, pour la première fois, mais ce n’est pas un succès.

 

De nouvelles rencontres ont lieu au Café « Nouvelle-Athènes », à la place du café Guerbois. Manet réalise le tableau « Nana » (1879), influencé en partie par les estampes japonaises, refusé au Salon pour des raisons morales. Il est alors exposé dans la vitrine d’une galerie du Boulevard des Capucines, ce qui provoque une certaine agitation. Huysmans, écrivain et ami de Zola, consacre un article laudateur à ce tableau. Toutefois Manet ne se satisfait de ce type de reconnaissance. Comme nous l’avons vu, il veut une reconnaissance officielle, en l’occurrence la Légion d’Honneur, ce qui est tout le contraire de l’attitude de Degas qui refuse par principe ces distinctions et méprise donc les aspirations de Manet.

Un nouveau membre important apparaît dans le groupe, l’Américaine Mary Cassatt qui est une amie de Degas. Notons à ce sujet que Cassatt représente le cas rare d’être une femme et une étrangère. Elle est sans doute la femme la plus connue parmi les impressionnistes avec Berthe Morisot et une des rares étrangères. À ce titre, s’il est difficile de s’imposer pour une femme, l’image de la femme est un thème important chez les impressionnistes, par exemple chez Degas qui peint des femmes, mais de manière démythifiée, faisant par exemple leur toilette, ou des peintres comme Manet, Renoir, Monet, peignant des femmes dans toute sorte de situations, Monet allant jusqu’à peindre sa femme dans son lit de mort en 1879.

Par ailleurs apparaît dans le milieu impressionniste Eugène Murer, collectionneur possédant un petit restaurant. Fin novembre 1877, il essaie d’aider Pissarro et Sisley. Il accroche quelques uns de leurs tableaux dans son restaurant, dans l’espoir de les vendre. Il fait même une loterie avec pour lot principal un tableau de Pissarro. Le billet coûtait un Franc et c’est une femme de chambre qui gagne, mais elle préfère renoncer au tableau et choisit à la place une tarte à la crème. (p. 246) Cette anecdote est révélatrice du peu de reconnaissance des impressionnistes par leurs contemporains, alors que maintenant ces tableaux sont admirés dans les musées et vendus aux enchères à prix d’or.

Au Salon de 1878, Renoir envoie « La tasse de chocolat » qui est acceptée. Manet n’envoie rien. Il pensait faire une exposition seul, pour finalement y renoncer. Renoir s’éloigne du groupe et pour Durand-Ruel, mécène, les temps sont difficiles.

 

4e exposition – 1879

Le groupe a des problèmes pour organiser une nouvelle exposition. Toutefois, malgré la non participation de Renoir, Sisley, Cézanne et Morisot[10], le groupe se prépare à une quatrième exposition qui se fait en 1879. Sur l’insistance de Degas, il est décidé que la désignation d’ « impressionniste » soit évitée pour les annonces de l’exposition. Comme compromis, Degas propose de parler de « 4e exposition d’un groupe indépendant d’artistes réalistes et impressionnistes. » Finalement, c’est une formule encore plus simple qui est choisie, on parle de « groupe d’artistes indépendants ». Malgré ce changement de nom, le groupe reste connu comme celui des impressionnistes. Cette fois-ci, seuls seize artistes participent. C’est la première participation de Mary Cassatt. Paul Gauguin participe au dernier moment. Cette exposition fonctionne beaucoup mieux que les autres. Le bénéfice de l’exposition est de 6000 Frs, chaque participant reçoit 439 Frs.

 

Entre temps, au Salon, Cézanne et Sisley sont refusés, Manet et Renoir acceptés. Le tableau de Renoir, « Madame Charpentier » (1878) est très bien accueilli. C’est la première fois que Renoir semble être vraiment « accepté ». Zola n’écrit qu’un court article pour son journal russe et il n’y mentionne pas ce tableau, malgré son succès et malgré l’amitié de Zola et de Renoir. Il parle des impressionnistes, mais faisant référence à Manet qu’il désigne comme la tête des impressionnistes. Il discute aussi de l’œuvre de Monet. Zola ne prend plus part cette année-là aux évènements artistiques de Paris et dans le journal « Le Voltaire ». Il ne fait plus de critique du Salon et est remplacé par Huysmans, alors inconnu à ce moment-là. Huysmans loue les œuvres de Manet et de son élève Eva Gonzalès. Il parle en détail de Degas comme observateur contemporain de la vie et encense Cassatt.

Après la fin du Salon, Manet tente sa chance avec son tableau politiquement incorrect « L’exécution de Maximilien », peint déjà en 1867 et représentant l’exécution de l’empereur Maximilien du Mexique par des républicains, Maximilien ayant été laissé à son sort par son ancien soutien Napoléon III. La chanteuse Emilie Ambre emmène ce tableau pour une tournée aux USA. A New York, la presse réagit avec stupeur et étonnement. Quelques peintres sont enthousiastes. 500 affiches sont accrochées, mais finalement la participation du public est faible et les frais ne sont pas couverts. On annule même une exposition à Chicago. Finalement E. Ambre ramène le tableau en France.

Début septembre 1879, la femme de Monet meurt. Malgré la douleur de Monet, comme l’écrit Rewald (p. 257), c’est la peinture qui reste prépondérante chez Monet, et il peint sa femme Camille sur son lit de mort. Renoir, au début de l’année, perd son modèle préféré, Margot.

 

Le succès de Renoir au Salon de Paris fait réfléchir Monet et le place face à un dilemme. S’il se présente de nouveau au Salon de Paris, il abandonne son indépendance et donne raison au jury du Salon. Ce serait renier un engagement mais il pense aussi à son avenir. Renoir de son côté ne s’était jamais fixé de règle précise et l’idée de se présenter de nouveau au Salon de Paris n’a pas vraiment été un problème. Toutefois, ce dilemme de Monet montre aussi que l’émergence de l’impressionnisme a été un enjeu de société important dans le domaine de la peinture, une lutte dans la société pour la reconnaissance. Finalement Monet se décide en 1880 à envoyer deux tableaux au jury, ce qui a pour conséquence le mépris de Degas qui rompt toute relation avec lui. Sisley prend la même décision que Monet.

Du groupe d’origine, il n’y a donc plus que Pissarro, Morisot, Degas, Caillebotte, Guillaumin et Henri Rouart. Mais à l’exception de Pissarro, aucun d’eux n’est plus dépendant de la vente de ses tableaux. Leur mépris du jury, si méritoire fut-il, ne peut pas être comparé au courage de Pissarro, qui ne renonçait pas seulement à un éventuel succès au Salon, mais aussi à une sortie de la pauvreté (p. 259).

 

À suivre ici

 


[1] Phrase de Monet fréquemment citée et trouvée entre autres sur http://www.impressionniste.net/monet.htm .

[2] Cf. Annexe 3. Ce tableau a été réalisé en 1872 et exposé au public en 1874.

[3] Degas représente une exception notable à la pratique de la peinture en plein air.

[4] À ce titre, si cela ne menait pas trop loin dans le cadre de ce présent travail, il serait instructif de se référer à la théorie des champs du sociologue Pierre Bourdieu et de s’appuyer sur son analyse du champ littéraire et artistique dans Les Règles de l’art (éditions Points essais), et notamment à l’idée que dans un champ donné, il existe toujours un combat entre les dominants et les prétendants à la domination, ce qui est exactement ce qui se passe dans l’histoire de l’impressionnisme avec la lutte entre les nouveaux peintres tentant de redéfinir les règles de la peinture et donc les enjeux du champ artistique contre la domination de l’art officiel défendu par l’influent Salon de Paris. De plus, L’histoire de l’impressionnisme se situe à un moment de l’histoire de France riche en évènements politiques (2nd Empire, guerre franco prussienne, Commune de Paris, IIIe République…), ce qui a une influence sur les rapports de force dans le monde de l’art en général et de la peinture en particulier.

[5] Cf. « Femme d’Alger » (1870) de Renoir, annexe 4.

[6] Cf. annexe 5.

[7] Cf. annexe 6 pour le tableau de Renoir et annexe 7 pour le tableau de Monet.

[8] Ce statut de mécène amènera Chocquet, entre autres, à passer des commandes auprès des artistes impressionnistes. Cf. annexe 11, « Victor Chocquet », 1876/1877, de Cézanne, et annexe 8, « Madame Chocquet », 1875, Renoir.

 

[9] Cf. annexe 10, « Les toits rouges », 1877, Pissarro 

[10] Morisot attend un enfant, d’où sa non participation qui n’est pas due à une rupture de sa part ou des autres membres du groupes. Notons que c’est la seule fois qu’elle ne participe pas à une exposition de groupe.

Par Clément Serniclay
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Samedi 15 janvier 2011 6 15 /01 /Jan /2011 14:06

Pour ce texte, je n’ai fait que quelques corrections. Il n’était pas évident de parler du point de vue de Castoriadis sur la morale dans la mesure où, à ma connaissance, il ne développe pas spécialement ce point, mais c’est ce qui fait l’intérêt de ce texte circonstance, écrit durant mon Master 2 dans le cadre d’un séminaire de JM Ferry (et oui, le frère de Luc !) à Lille 3.

J’ai changé le titre qui était à l’origine « De l’éthique de la discussion de Jürgen Habermas contra Cornelius Castoriadis. La morale de Habermas à l’épreuve de la pensée du social de Cornelius Castoriadis. »

 

Concernant l’idée de démocratie comme régime plutôt que comme procédure, j’aurais mieux fait de me reporter au texte « La démocratie comme procédure et comme régime » in La montée de l’insignifiance. Les Carrefours du Labyrinthe 4, « Points Essais », Paris, Seuil, 1996.

 

Le concept de Castoriadis de « signification imaginaire sociale », évoqué dans la dernière partie du développement, aurait mérité une explication pour ceux qui ne connaissent pas la pensée de Castoriadis, mais c’était un peu difficile de faire un exposé sérieux dans ce cadre universitaire où il fallait respecter un nombre maximum de pages. Pour ce point, on peut se reporter à « Les significations imaginaires sociales », in L’institution imaginaire de la société, « Points Essais », Paris, Seuil, 1999, p. 204-220.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour une morale sociale

L'éthique de la discussion de Jürgen Habermas à l’épreuve de la pensée du social de Cornelius Castoriadis

 

2007, corrections, janvier 2011 

 

Les pages indiquées entre parenthèses pour les citations renvoient toutes à l’ouvrage et à l’édition suivants : L’éthique de la discussion, Jürgen Habermas, Les éditions du Cerf, Paris, 1992.

Pour les autres ouvrages cités, les références sont indiquées chaque fois en note de bas de page.

Les passages soulignés dans les citations sont de l’auteur concerné.

 

 

 

 

 

 

 


 

Kant a permis de développer une conception universaliste de la morale en s’appuyant sur une raison elle-même universelle et dont chaque individu rationnel est dépositaire. Ainsi chaque individu, en tant que doué de raison, est capable de connaître les lois morales, dont il reconnaît alors la valeur absolue. Si la théorie morale de Kant a connu de nombreux héritiers, elle a bien sûr aussi connu ses critiques, notamment contre l’universalisme de cette morale, soupçonné de faire complète abstraction du réel et de ne devenir ainsi qu’une discussion purement spéculative. Dans De l’éthique de la discussion, Jürgen Habermas s’intéresse à ces objections contre la morale kantienne et plus globalement aux critiques s’adressant à toute morale universaliste. Les plus célèbres parmi celles-ci sont le fait d’Aristote, de Hegel, puis de leurs héritiers. Si Habermas s’intéresse à ces critiques, c’est parce qu’il veut présenter son « éthique de la discussion » qu’il présente justement comme une morale universaliste inspirée de Kant. Ainsi il peut dans ce cadre observer si ces critiques qui s’adressent à la morale kantienne sont valables et si oui, si elles s’appliquent à l’éthique de la discussion. De cette manière, il présente sa propre théorie morale en montrant en quoi elle hérite de la morale kantienne et en quoi elle est différente, tout en se confrontant aux critiques hégéliennes et aristotéliciennes, voire en les intégrant. Ces différences entre morale kantienne et éthique de la discussion, Habermas les montre en développant une conception intersubjective de la morale. La morale n’est plus, comme pour Kant, l’affaire d’individus rationnels isolés, mais intégrée dans un contexte social où des sujets interagissent en communiquant, notamment par le langage qui est toujours acquis par un individu dans le cadre de sa socialisation et dont il ne dispose donc pas librement. Habermas ne reste pas enfermé dans la rationalité d’un individu isolé, mais entend poser les possibilités de réalisation de la morale d’un point de vue intersubjectif. Les abstractions et les idéalisations restent toutefois nécessaires pour l’éthique de la discussion, celle-ci entendant poser une procédure de validation de normes morales valant universellement. Mais ces abstractions permettent la fondation de normes sans pour autant faire abstraction de contextes particuliers d’application. C’est la raison pour laquelle Habermas distingue les questions de fondation de celles d’application, reprochant à Kant de ne pas avoir pris la mesure de cette distinction en se concentrant exclusivement sur les questions de fondation, et qu’il défend l’idée que les applications proprement dites ne relèvent pas de la théorie morale qui donne simplement un cadre procédural pour l’application de normes morales. Ainsi Habermas tente de trouver une réponse équilibrée entre individualisme et communautarisme sur la question de l’articulation de l’individu et la société et entre rationalisme pur et relativisme pour défendre la possibilité de la fondation et de l’application concrète d’une morale universaliste, en somme entre universalisme abstrait et relativisme autoréfutatif. La question morale est donc sous-tendue par des questions plus globales concernant le sujet, la société et la raison. Mais alors, on peut se demander si une telle position intermédiaire, refusant les extrêmes, est la seule possible. De plus, si la théorie de l’intersubjectivité s’avérait révisable, quelles conséquences faudrait-il en tirer pour l’éthique de la discussion ? C’est ce que nous tenterons de voir à partir du philosophe, économiste et psychanalyste Cornelius Castoriadis qui développe une pensée originale sur la société, considérant notamment comme insuffisant le point de vue intersubjectif de Habermas. Il s’agira donc dans notre travail de présenter la théorie morale de Habermas en résumant les thèses défendues dans De l’éthique de la discussion pour ensuite les mettre à l’épreuve en nous appuyant sur Castoriadis. Notons que ce livre n’a pas été écrit d’un seul trait par Habermas. Il s’agit d’une suite de contributions et de notes présentées selon un ordre chronologique, à l’exception de la deuxième partie. C’est la raison pour laquelle la structure de ce texte peut paraître parfois hétérogène et contient un certain nombre de redites. Dans un premier temps, nous présenterons donc l’ouvrage de Habermas linéairement et succinctement, en laissant parfois de côté certaines thématiques qui nous entraîneraient trop loin dans les détails, ceci afin de dégager les axes principaux qui méritent d’attirer l’attention. Ensuite nous nous intéresserons de plus près à la théorie de l’intersubjectivité de Habermas, dans la mesure où elle sous-tend l’éthique de la discussion et parce qu’elle n’est pas présentée pour elle-même dans ce texte, pour ensuite la confronter à la conception du social de Castoriadis et en voir l’intérêt pour la question morale. Enfin, nous nous intéresserons au cadre politique nécessaire selon Habermas, la démocratie, à l’application effective de normes morales pour la confronter au projet d’autonomie de Castoriadis et observer ensuite son intérêt dans le cadre de notre discussion sur la morale.

 

 


 

 

Avant de traiter des objections de Hegel à Kant en observant si elles sont aussi valables pour l’éthique de la discussion, Habermas procède à une rapide présentation de cette dernière. Il la situe par rapport à l’éthique kantienne en en décrivant le caractère déontologique (l’éthique déontologique « comprend la justesse de normes ou de commandements comme analogue à la vérité d’une proposition assertorique », p. 17), cognitiviste (qui doit répondre à la question de savoir comment les énoncés normatifs peuvent être fondés) et formaliste (ce qui est moral doit pouvoir être voulu par tous les êtres rationnels). Ici apparaît déjà une première différence par rapport à Kant. Dans l’éthique de la discussion, l’impératif catégorique est remplacé par une procédure d’argumentation, alors qu’il est dans la philosophie morale de Kant quelque chose qui se détermine essentiellement par le discours rationnel monologique intérieur d’un individu. Cette procédure d’argumentation renvoie au principe « D » selon lequel une norme n’est véritablement valide que si elle suscite l’unanimité de toutes les personnes concernées, celles-ci devant avoir la possibilité de prendre part à la discussion ; et l’impératif catégorique devient dans l’éthique de la discussion un principe d’universalisation, appelé principe « U » qui a dans les discussions pratiques le rôle d’une règle d’argumentation[1]. Cette éthique marque ainsi son caractère universaliste, le principe moral valant de manière universelle.

Ensuite, Habermas définit plus précisément le rapport à Kant de l’éthique de la discussion. Pour ce faire, il procède en deux temps : d’abord il expose trois différences entre l’éthique de la discussion et celle de Kant pour ensuite observer si les objections de Hegel à Kant sont légitimes et s’appliquent aussi à l’éthique de la discussion. Celle-ci, contrairement à Kant, prend en compte la dimension d’intercompréhension qui apparaît entre les sujets orientés en fonction de l’action morale. La prise en compte de cette intercompréhension à l’œuvre pour les discussions morales permet, selon Habermas, de reconnaître les contraintes imposées par le fait de parler et le fait que l’on agit alors en fonction de présuppositions idéalisantes. Ainsi, l’opposition entre intelligible et empirique de Kant est réduite pour Habermas à une tension « qu’on reconnaît à la force factuelle des présuppositions contrefactuelles, au sein même de la pratique communicationnelle quotidienne. » (p. 24) Nous voyons donc mieux pourquoi le caractère universel des normes morales ne s’obtient pas grâce à un monologue rationnel intérieur dont serait garant chaque individu en tant qu’il est un être doué de raison comme dans la philosophie de la morale de Kant, mais est « le résultat d’une discussion publique réalisée intersubjectivement. Seuls les universaux de l’usage du langage forment une structure commune préalable aux individus. » (Ibid.) Cette dimension langagière de la morale habermassienne est radicalement originale par rapport à la morale kantienne. Si Habermas ne présente pas sa théorie de l’intersubjectivité et de la raison communicationnelle pour elle-même, c’est parce qu’il veut se concentrer sur les questions de morale et d’éthique et qu’il développe cette théorie dans d’autres ouvrages. Mais cette théorie est au fondement de son éthique de la discussion, nous y reviendrons plus loin.

Habermas en vient alors aux quatre objections essentielles que Hegel adresse à la morale kantienne : 1) Hegel reproche à l’éthique kantienne son formalisme qui ne peut selon lui conduire qu’à l’énoncé de propositions tautologiques sans lien avec l’application concrète de normes morales. 2) Il lui reproche son universalisme abstrait. 3) Il critique en elle l’impuissance du pur vouloir. 4) Enfin, Hegel s’oppose au terrorisme de la pure conviction de la morale kantienne.

1) Habermas rejette d’abord l’idée que l’éthique de la discussion ou la morale kantienne ne permettraient que des énoncés tautologiques. Car les principes exigent, en plus d’une consistance logique ou sémantique, « l’application d’un point de vue moral substantiel, doté d’un contenu » (p. 24). Et ces contenus ne sont pas l’affaire des philosophes mais sont éclairés par le principe moral et sont alors produits dans le cadre de la pratique communicationnelle quotidienne. Ceci dit, l’objection de Hegel permet de nous mettre en garde contre le formalisme : « Toute éthique procédurale doit distinguer entre la structure et les contenus du jugement moral. » (p. 25) 2) Concernant l’universalisme abstrait de jugements fondés, le reproche ne peut pas s’adresser à l’éthique de la discussion, celle-ci rompant, comme nous l’avons déjà vu, avec l’idéalisme et le monologisme kantiens : « l’éthique de la discussion a dès le départ inscrit dans sa procédure l’orientation en fonction des conséquences. » (p. 26) Toutefois Hegel a raison lorsqu’il explique que les éthiques kantiennes se spécialisent dans la justification, laissant de côté les problèmes d’application. Habermas, avec l’éthique de la discussion, distingue strictement les deux domaines, mais n’en oublie pas un pour ne se consacrer qu’à l’autre. 3) A propos de l’impuissance du pur vouloir, l’objection de Hegel fait remarquer ici que si l’on oppose devoir et inclination, raison et sensibilité, la morale reste sans conséquence dans la pratique, ce qui est vrai pour Kant mais ne l’est pas pour l’éthique de la discussion. « La discussion pratique exige la prise en considération de tous les intérêts en jeu (…). » (p. 27) Par ailleurs, elle abandonne la conception kantienne de l’autonomie, issue de la philosophie de la conscience. « Le concept intersubjectif d’autonomie prend en considération le fait que le libre développement de la personnalité de tout un chacun dépend de la rationalisation de la liberté de toutes les personnes. » (p. 28) Cependant l’objection de Hegel permet de poser le problème de savoir comment on doit faire marche arrière une fois accomplie l’étape nécessaire de « démondanéisation » des normes. Habermas revient à cette question un peu plus loin. 4) Pour le quatrième reproche hégélien de « terrorisme de la pure conviction », Habermas rejette l’objection selon laquelle Kant ou l’éthique de la discussion justifierait des modes d’agir totalitaires, ceci car l’éthique de la discussion s’appuie sur une intersubjectivité qui se manifeste dans des espaces publics permettant par la communication des processus généraux d’autocompréhension sociale. Subsiste néanmoins le problème de l’écart entre jugement et action du point de vue moral. En effet, les conditions requises pour ces discussions argumentatives permettant de fonder des normes morales nécessitent des institutions démocratiques, certains processus de socialisation et de bonnes conditions matérielles. A ce problème nous pouvons répondre de manière procédurale : « Il s’agit de la question d’une politique qui se fixe comme but la transformation de formes de vie sous l’égide de points de vue moraux. » (p. 30) Habermas ne développe pas plus cet aspect politique, se concentrant sur les questions morales proprement dites. De plus il estime que cela ne pose pas problème dans les sociétés occidentales démocratiques. Nous approfondirons ce point plus loin, à savoir notamment si les sociétés occidentales dites démocratiques remplissent réellement les conditions nécessaires à la fondation de normes morales dans la société, ce qui nous permettra de prolonger le propos de Habermas sur un terrain social et historique contemporain.

Habermas décrit ensuite ce qu’est le « point de vue moral ». Il s’agit du point de vue à partir duquel on peut faire des jugements impartiaux. Il a pour modèle l’impératif catégorique kantien en tant que principe de fondation et est assuré s’il établit des normes morales que tous peuvent vouloir, satisfaisant ainsi un principe d’universalisation. L’accord entre les personnes concernées doit être rationnellement motivé et être réalisé, de ce fait, sans contrainte. Habermas met en avant le caractère procédural du test proposé selon lui de manière plus claire que chez Kant par des philosophes contemporains et veut « interpréter d’emblée le modèle de l’adoption de rôle dans le sens d’un modèle discursif. » (p. 60) Ainsi Habermas réintègre ses concepts d’agir communicationnel, d’argumentation et corrélativement d’argument meilleur.

Avec cette notion de point de vue moral, caractérisant l’impartialité du jugement, on pourrait soupçonner l’éthique de la discussion de réduire le concept de moral à celui de justice. Ainsi on pourrait vouloir privilégier une éthique classique mettant en avant la problématique de la vie bonne. Habermas se demande de ce fait s’il y a une place pour le bien dans la théorie du juste. Il distingue alors entre les questions concernant la vie bonne et celles concernant la justice. Les premières sont de nature évaluatives, tandis que les secondes sont de nature normative. Et comme nous l’avons déjà évoqué, Habermas sépare les questions de fondations des questions d’application. De ce fait, l’abstraction est inévitable pour fonder une norme, et après celle-ci, on doit faire marche arrière, afin de revenir dans le monde de la vie concret et pouvoir procéder à l’application de cette norme, application forcément dépendante de son contexte et dont on ne peut donc pas poser idéalement les modalités à l’avance.

Face aux objections de type classique contre le point de vue moral, Habermas présente son éthique de la discussion comme alternative. Il reprend la vision de Mead selon laquelle l’individuation se fait par voie de socialisation. Ceci est possible grâce à l’intégration des individus à une communauté linguistique dans laquelle ils partagent de manière intersubjective avec les autres individus un monde de la vie. Ainsi se construit l’identité de l’individu et de sa société. Dès maintenant, Habermas peut préciser ce qu’il pense sur les rapports et les correspondances entre individu et société : « le point de vue complémentaire à l’égal traitement individuel n’est pas la bienveillance, mais la solidarité. (…) La justice conçue de manière déontologique exige la solidarité comme son autre. » (p. 68) La solidarité renvoie à une forme de vie intersubjectivement partagée et donc à son maintien. Et il existe selon Habermas des présuppositions idéalisantes nécessaires à l’agir communicationnel dans toutes les sociétés. Les discussions impliquent des propriétés pragmatiques qui la rendent possible et par celles-ci, elles permettent de confronter les intérêts de chacun tout en conservant la cohérence sociale du groupe. Chacun présente ses intérêts propres tout en étant engagé dans un contexte objectivement universel. Ainsi est fait pour Habermas le lien entre individu et société et plus précisément entre les intérêts particuliers et la solidarité sociale.

Habermas peut maintenant confronter directement l’éthique de la discussion aux approches néo-aristotéliciennes. Il va d’abord considérer trois objections formulées d’un point de vue aristotélicien contre la thèse de l’universalité en philosophie morale, puis il va montrer les difficultés de ces positions néo-aristotéliciennes et enfin, il va procéder à la révision des hypothèses fondamentales de la théorie morale kantienne avec pour but de prendre en compte ces objections néo-aristotéliciennes dans un cadre déontologique.

Les néo-aristotéliciens « critiquent le fait que les approches déontologiques héritières de Kant dégagent la raison pratique du contexte de la vie éthique et obligent à adopter un point de vue moral étroit, fixé par un principe d’universalisation, dans l’une ou l’autre de ces versions. » (p. 78) Habermas reconnaît et même défend l’idée que des abstractions sont nécessaires dans le cadre de l’éthique de la discussion. On doit en effet faire abstraction des motifs des parties prenantes, de la situation donnée et des institutions et formes de vie existantes. Habermas veut alors tenter de prendre en compte ces critiques néo-aristotéliciennes « tout en préservant le cadre d’une théorie morale d’inspiration kantienne, certes reformulée de manière intersubjectiviste. » (p. 85) Pour réaliser ce projet, il se base toujours sur les trois objections, abordées successivement, pour construire son propos. Tout d’abord, à propos de l’abstraction des motifs requis, Habermas réitère la distinction entre questions d’éthique de la vie et questions morales puis rappelle que la théorie morale donne une procédure universelle, mais que les décisions concrètes doivent être prises par les concernés. À propos de l’abstraction de la situation donnée, Habermas critique Kant, celui-ci n’ayant pas mené à bien le passage à la morale autonome. Kant n’a pas suffisamment mis en évidence que s’intéresser aux problèmes de fondation impliquait une stricte séparation entre les questions de fondation des normes et celles de leur application. Ainsi Habermas montre encore une fois la différence de son éthique de la discussion avec la théorie morale de Kant. Nous l’avons déjà évoqué, la théorie de l’intersubjectivité sous-tend l’éthique de la discussion. Ceci est cohérent avec la volonté de Habermas de séparer strictement la fondation de normes de l’application de ces dernières, car si l’application relève d’une communauté de communication idéalement élargie, ceci ayant pour conséquences des relations intersubjectives au sein de cette communauté, on ne peut pas faire abstraction d’un contexte changeant, dépendant de chaque communauté et donc d’un certain type d’interactions langagières. C’est pourquoi la théorie morale de Habermas abandonne tout concept présocial de personne. On ne peut pas prendre l’individu isolément, sans référence à la société, puisque l’individuation ne s’opère que par socialisation. Par conséquent, le concept d’autonomie que l’on retrouve chez Kant ne peut plus être pensé selon l’optique téléologique de sujets rationnels isolés. Si on veut donner à ce concept une teneur normative, il faut le relier au modèle de l’agir orienté vers l’intercompréhension. 

 

Habermas en vient alors à la raison pratique proprement dit dans le cadre de sa troisième et dernière partie. Il revient sur la distinction entre éthique et morale que nous avons déjà évoquée puis veut « différencier l’usage de la raison pratique à la faveur d’interrogations pragmatiques, éthiques et morales. » (p. 96) Ceci car selon ce qui est visé, un but pragmatique, le bien ou le juste, on attend de la raison pratique des performances différentes. Et puis « la théorie morale se heurte, dès qu’elle se dégage de la perspective d’une interrogation posée à la première personne du singulier, à la réalité de la volonté étrangère, qui fait surgir un autre type de problèmes. » (Ibid.) Habermas a donc l’intention de s’interroger sur l’importance des interactions communicationnelles pour la théorie morale et en l’occurrence pour l’usage de la raison pratique. Il met en avant l’idée d’une asymétrie entre le questionnement moral à la première personne, « je », et le questionnement moral pour un groupe d’individus, « nous ». On peut ainsi différencier les sphères de la raison pratique à partir de la question « Que dois-je faire ? ». On note une différence entre les tâches pragmatiques et les questions éthiques et morales. Ici l’appréciation morale d’action et de maxime intervient lorsque surgit un conflit interpersonnel dérangeant « la coexistence réglée par des intérêts conflictuels. » (p. 102) Habermas définit alors la raison pratique comme un « pouvoir de fonder les impératifs correspondants, où, selon le contexte d’action et le type de décision à prendre, ce n’est pas seulement le sens illocutoire du "devoir" par nécessité [des Müssens] ou du "devoir" moral [des Sollens] qui change, mais également le concept de la volonté qui, à chaque fois doit se laisser déterminer par des impératifs fondés rationnellement. » (p. 102) Selon lui, la raison pratique a été abordée par trois courants de pensée qui n’en dégage à chaque fois qu’un des trois aspects : Kant (raison pratique = moralité), l’empirisme (la raison pratique est réduite à son usage pragmatique) et la tradition aristotélicienne (la raison pratique n’est qu’une faculté de juger éclairant l’horizon biographique d’un éthos coutumier). La volonté de Habermas, bien sûr, est de prendre en compte chacun de ces trois aspects de la raison pratique.

Il reprend alors le thème des rapports entre la fondation de normes et leur application et s’oppose à la notion d’observateur idéal et à sa prétendue objectivité. Le point de vue de l’impartialité « fait exploser la subjectivité de la perspective, à chaque fois propre, des participants, sans perdre le raccord à leur attitude performative. » (p. 105) Il n’est donc pas question pour comprendre le point de vue de l’impartialité de se référer à la fiction d’un observateur idéal qui nous empêcherait de penser le caractère social de la fondation et de l’application de normes. A ce propos Habermas évoque à nouveau la spécificité du moment de l’application de normes, celle-ci ne pouvant se faire directement à partir de la fondation :

« l’application de normes nécessite une explication argumentative propre. Pour ce faire, l’impartialité du jugement ne peut pas être encore une fois assurée par un principe d’universalisation. Il faut en effet ici montrer quelle norme, déjà présupposée valide, est la plus adéquate à un cas donné à la lumière de toutes les caractéristiques de situations pertinentes, saisies de la façon la plus complète possible. » (p. 106)

 

Le jugement moral et le motif de l’agir sont par ailleurs découplés, car les discussions d’application sont comme les discussions de fondation une pure affaire cognitive.

Pour clore son texte, Habermas aborde ensuite un certain nombre de points en revenant globalement sur l’éthique de la discussion. Nous ne ferons pas de présentation détaillée de ce dernier chapitre, mais en dégager succinctement quelques axes, Habermas reprenant un certain nombre d’idées présentes dans les précédents chapitres. Ce dernier moment du texte de Habermas est construit de manière un peu décousue, ce que va refléter notre résumé. Notre auteur évoque les relations entre rationalité et moralité. Ce thème a déjà été abordé, mais pas encore pour lui-même. Rappelons que pour fonder des normes morales, on doit procéder par discussions par lesquels nous pouvons engager une argumentation sans contrainte dans le cadre d’une communication intersubjective. S’engager réellement dans une argumentation présuppose des contraintes pragmatiques universelles. Ces présuppositions n’ont pas le caractère d’une obligation, mais celui d’une nécessité transcendantale. Il ne s’agit donc pas d’un « devoir » mais d’une contrainte inhérente au fait d’accepter le processus d’argumentation. Ensuite Habermas revient sur la notion de « point de vue moral », qui, rappelons le, définit en fait le point de vue impartial. Avec l’éthique de la discussion, la forme de vie est gérée par l’agir communicationnel. C’est incontournable dans le jugement moral et dans l’agir moral. Ainsi Habermas critique une fois de plus la notion d’observateur neutre ou idéal. Il explique que l’impartialité du jugement moral dépend de savoir si tous les intérêts des parties prenantes ont été pris en compte, ceci dans la perspective des parties elles-mêmes. La notion d’observateur idéal renvoie à l’idée d’une extériorité du jugement, qui ne peut donc pas permettre de se placer dans la perspective propre de chacune des parties. « La validité controversée de normes ne se laisse thématiser que dans la perspective de la première personne du pluriel, "par nous" ». (p. 139) Pour avoir un point de vue impartial, on a besoin d’« un décloisonnement universel des perspectives individuelles des participants. » (p. 139) Habermas traite alors du rôle des idéalisations dans cette explication d’un point de vue moral. Il y a à l’œuvre des présuppositions pragmatiques. Pour pouvoir engager un processus de fondation de normes, nous devons considérer que ces présuppositions sont suffisamment remplies. Il faut aussi noter que ces idéalisations ne concernent pas les objets traités, mais les conditions de possibilité d’existence d’un point de vue moral, ce qui permet de rejeter le reproche d’idéalisme abstrait adressé, nous l’avons vu, par Hegel à la morale kantienne. En outre, l’argumentation est comprise comme une procédure. Une procédure ne peut pas prétendre à la perfection, c’est pourquoi il y a un faillibilisme des questions normatives. Ensuite Habermas évoque la différence entre des droits et des devoirs négatifs et positifs. Il critique les philosophies du sujet et part lui d’un individu socialisé par nature. Il critique alors le concept de morale lorsqu’il est tronqué d’un point de vue individualiste. Habermas pense « que des normes d’action positives peuvent elles aussi fonder des devoirs au sens strict. » (p. 152) Au passage Habermas résume sa conception de la morale en quatre points : il définit la morale comme phénomène social ; la morale est normative ; elle est comprise par Habermas comme alternative pacifique au règlement des conflits. Ensuite il explique qu’une fondation capable de consensus des droits et des devoirs n’est plus possible qu’argumentativement. Il traite alors du sens des « fondations ultimes » dans les théories morales : « Une fondation ultime de l’éthique n’est ni possible, ni nécessaire. » (p. 174) Il revient alors sur la priorité du juste sur le bien. Il veut ici établir « le fondement normatif du passage de la morale au droit. » (p. 177) Il mentionne d’abord « la perspective qui s’ouvre à l’éthique de la discussion pour une théorie du droit et de la politique. » (Ibid.) Puis il traite du concept de "consensus par recoupement" de John Rawls, ce qui est surtout l’occasion pour lui d’expliquer qu’il se positionne entre « libéraux » individualistes et communautariens. L’éthique de la discussion est donc conçue comme une position intermédiaire, voulant ainsi prendre en compte aussi bien la notion d’individu que celle d’agir social. Habermas termine sur le thème du défi d’une éthique écologique pour une conception de type anthropocentrique. S’il n’est pas notre objet de développer ce point, remarquons tout de même la volonté de Habermas de se situer par rapport à un problème actuel concret.

 

 

 

L’intérêt et l’originalité de la morale habermassienne sont de situer la morale dans le monde social, ce qui laisse envisager concrètement comment on peut fonder puis appliquer des normes morales, contrairement à la morale kantienne qui s’en tient à un sujet moral rationnel isolé sans référence à l’environnement social. La dimension sociale de la morale intervient dans l’éthique de la discussion du fait des rapports intersubjectifs à l’intérieur d’un groupe social qui permettent des discussions visant la fondation puis l’application de normes morales dans l’intérêt des parties prenantes et de manière à ce que celles-ci puissent donner leur assentiment. Si cette théorie de l’intersubjectivité est toujours sous-jacente dans le texte de Habermas, elle n’est pas présentée pour elle-même, le but de cet ouvrage étant d’abord de présenter une théorie morale. Pour pouvoir mettre à l’épreuve l’éthique de la discussion de Habermas et ne pas nous contenter d’en faire la présentation, nous devons donc nécessairement présenter cette théorie de l’intersubjectivité. Nous verrons alors la cohérence de cette théorie se positionnant selon les dires mêmes de Habermas entre les individualistes et les communautariens, en somme entre une position qui ne prendrait en compte que le sujet comme agent moral et une autre qui oublierait l’existence de sujets pour se référer seulement au groupe, à la communauté. On devra se demander alors si une telle position équilibrée entre individualisme et communautarisme est la seule possible et si non, quelle pourrait être une alternative et quelle serait ses conséquences sur la théorie morale.

 

En prenant en compte les relations intersubjectives, Habermas s’oppose donc aux philosophies du sujet. On étudie dans ce cadre comment deux sujets peuvent se faire face et non simplement des relations de type sujet-objet, ce qui se passe dans les philosophies du sujet, le sujet pouvant être ici aussi bien un individu qu’un sujet collectif de la connaissance. On voit que s’opposer aux philosophies du sujet, ce n’est pas seulement s’opposer à l’individualisme mais aussi aux théories hypostasiant un collectif. Il y a alors chez Habermas primat de l’intersubjectivité sur la subjectivité, ce qui permet d’envisager une perspective d’émancipation dans la relation sujet-sujet, plutôt que la perspective de maîtrise instrumentale sujet-objet. L’intersubjectivité est donc bien plus qu’une addition ou qu’une intersection de subjectivités. Elle constitue la subjectivité, celle-ci ayant besoin du langage pour s’exprimer, ce qui suppose qu’elle a déjà reconnu la possibilité d’être reconnue par d’autres subjectivités. La relation intersubjective s’effectue par le langage qui est logiquement antérieur aux sujets. Personne ne dispose individuellement du langage, celui-ci est toujours intersubjectivement partagé. De là vient la grande importance de la communication, phénomène langagier quotidien par lequel se font essentiellement les relations intersubjectives. Elle structure notre vie quotidienne et permet notamment la reproduction symbolique du monde, l'échange d'informations, les processus d'apprentissage. Ainsi, la communication est le lien primordial entre les humains et est exerçable potentiellement par tous les sujets. A ce titre elle possède les principaux traits que la philosophie reconnaît habituellement à la raison. Celle-ci, par le biais de la communication et donc du langage, structure par conséquent l'agir humain. La communication peut toutefois être interrompue par un désaccord, un différend. C’est là que doit intervenir la discussion. Cette dernière est une forme de communication dans le cadre de laquelle on a recours à l’argumentation avec la visée de justifier des prétentions à la validité devenues problématiques. C’est là le lien avec l’éthique de la discussion de Habermas, la discussion est normative. Et étant une forme de communication elle est structurée par les présupposés de rationalité que nous venons d’évoquer. Ces présupposés sont des contraintes de nature transcendantale pour quiconque s’engage dans un processus de communication. « Par activité communicationnelle (…), j’entends une interaction médiatisée par des symboles. Elle se conforme à des normes en vigueur de façon obligatoire, qui définissent des attentes de comportement réciproques et doivent être nécessairement comprises et reconnues par deux sujets agissant au moins. »[2] Ces présupposés nous dévoilent alors une raison communicationnelle à l’œuvre. Ce concept habermassien de raison présente l’intérêt d’être repérable dans l’agir humain intersubjectif. Elle n’est donc pas hypostasiée en une « Raison » toute puissante, extérieur au monde de la vie concret des individus.

Toutefois, notons que la société n’est pas considérée dans son ensemble, mais à travers les relations intersubjectives que l’on trouve en son sein. Dans ce cas, une question se pose : les sociétés occidentales contemporaines qui rendent généralement possibles selon Habermas le déploiement de la raison communicationnelle, faut-il alors les concevoir comme le résultat d’une somme d’interactions entre sujets régies essentiellement par la raison communicationnelle et régulées par les discussions ? Est-ce ainsi que leurs institutions ont été établies ? Ce n’est pas ce que pense Castoriadis. Cet auteur nous intéresse car comme Habermas, il rejette les philosophies individualistes et les théories qui hypostasient la société. Lorsque Castoriadis écrit : « L’individu n’est, pour commencer et pour l’essentiel, rien d’autre que la société »[3], on pourrait pourtant penser à une parenté avec Habermas, lorsque celui-ci explique que l’individuation est un processus de socialisation, comme nous l’avons déjà vu. Ces deux auteurs ont pour point commun de vouloir penser l’articulation entre individu et société. Malgré cela, nous allons le voir, Castoriadis développe une conception de la société très différente. L’intersubjectivité n’est pas absente de l’agir humain selon lui, dans la mesure où l’on peut déployer une activité humaine dans une relation concrète avec des êtres humains visés comme tels, comme cela se passe en pédagogie ou en psychanalyse. Mais la société représente plus et autre chose que l’intersubjectivité, elle ne peut pas être réduite à des interactions langagières. La société selon Castoriadis est nécessairement auto-instituée, même si cela peut être nié par la référence à une instance extérieure (par exemple les Dieux, la Raison, les lois de l’histoire, la Main Invisible) censée être la source de ses institutions[4]. Chaque société crée elle-même ses propres significations imaginaires sociales selon un système qui tient. Les sociétés font preuve d’une créativité qui trouve sa source dans l’imaginaire social. On ne peut pas se passer de cette référence à l’imaginaire social, à moins de réduire l’évolution des sociétés à un pur enchaînement de causes sur lequel l’agir humain n’aurait pas prise, mais en subirait les inéluctables conséquences. Que l’imaginaire intervienne pour l’institution de la société ne signifie pas que n’importe quel système de significations imaginaires sociales puisse être institué. Qu’il y ait une dimension créatrice ne signifie pas que l’on puisse faire n’importe quoi. L’évolution d’une société est déterminée par son histoire et par une exigence de cohérence, exigence qui prend en compte entre autres la raison mais qui ne saurait être érigée en absolu et qui est elle-même instituée imaginairement par la société. Les sociétés se succèdent en reprenant la totalité de ce qui a été fait auparavant, de son histoire, tout en créant des institutions nouvelles et ce de manière constante, une société altérant toujours l’institué. Si l’évolution des institutions d’une société peut paraître de l’extérieur plus ou moins statique, le processus d’auto-institution est toujours à l’œuvre. On ne peut donc lui faire le reproche que selon sa conception on pourrait justifier que les sociétés se succèdent de manière a-logique et que par exemple la société moderne aurait pu précéder la société médiévale. Il existe un matériau de base inéliminable, ce qui entraîne que tout n’est pas possible, qu’il y a une détermination historique et de logique dans la succession historique des sociétés et de leurs institutions, mais qui est malléable. Ainsi surgit le non-causal comme moment essentiel de l’histoire. Il est ce qui permet de comprendre qu’apparaît toujours avec l’émergence d’une nouvelle société quelque chose de radicalement autre qui n’est pas déductible de tout ce qui a été fait auparavant. Dans ce cadre, ce que Castoriadis nomme la politique dépasse de loin une simple intersubjectivité, elle est l’activité qui vise explicitement la transformation des institutions sociales.

Castoriadis toutefois n’a pas évoqué dans son œuvre la morale pour elle-même, pour en faire une étude systématique. On peut malgré cela ouvrir une piste pour une conception castoriadienne de la morale. Celle-ci est forcément instituée socialement. Elle est donc déterminée par une histoire, par des conditions sociales, par l’exigence d’une certaine cohérence ou rationalité qui fait quelle ne se détruit pas elle-même. Ainsi, à partir de Castoriadis et avec Habermas, nous distinguons deux possibilités de développer une conception sociale de la morale. Avec Castoriadis, se référer à l’intersubjectivité et donc aux contraintes inhérentes à la communication ne peut être qu’insuffisant. Il rejette explicitement la position de Habermas dans le texte « Individu, société, rationalité, histoire »[5] :

« Considérons les cas les plus simples, et les plus favorables, en apparence, à la thèse de Habermas. Aussi bien en pédagogie qu’en psychanalyse, l’ "activité communicationnelle" et l’ "intercompréhension" sont certes des moments importants de l’activité. Mais elles n’en définissent nullement ni le sens ni la fin. La fin de la psychanalyse n’est pas l’"intercompréhension" de l’analyste et du patient (qui n’est nullement visée comme telle, et qui est forcément asymétrique, comme aussi dans le cas de la pédagogie) – mais la contribution à l’accès du patient à son autonomie (sa capacité de se remettre en cause et de se transformer lucidement). »[6]

 

On pourrait objecter à Castoriadis que Habermas ne considère pas la communication comme une fin en soi mais plutôt constate qu’elle est une activité langagière qui structure le quotidien et en tire les conditions de possibilités d’une morale dont on fonderait socialement les normes. Si Castoriadis fait un reproche injuste à Habermas, on voit ici la différence et l’originalité de sa position qui distingue un niveau social qui dépasse l’intersubjectivité, celle-ci n’en étant qu’un moment. Ce qui pose notamment problème dans la conception de Habermas pour Castoriadis, c’est qu’avec la théorie de l’intersubjectivité, on ne peut présenter la société que comme le « produit » de la coopération entre « individus ». Dans ce cas, on peut se demander qui sont ces « individus ». Selon Castoriadis, nous avons là deux possibilités. La première est de déclarer que l’« individu » est essentiellement rationnel et si je peux le comprendre, c’est parce que je participe moi-même en tant qu’ « individu » de cette rationalité. Castoriadis estime que dans ce cas on marche à grand pas du point de vue historique vers l’idéalisme absolu de type hégélien et il égratigne au passage Habermas soulignant que sa « reconstruction du matérialisme historique »[7] n’est rien d’autre que cela. Dans ce cas toute l’histoire humaine pourrait être reconstruite rationnellement, petit à petit, avançant vers une connaissance exhaustive et en tout point rationnel de l’histoire. On peut comprendre que ce point de vue relève d’une illusion rétrospective rationalisante et qu’elle ne peut être qu’inacceptable pour Castoriadis qui introduit les concepts de création et d’imaginaire à l’œuvre dans les sociétés du point de vue historique. La deuxième possibilité  est de prendre l’« individu » dans sa totalité, avec sa « rationalité », mais aussi avec ses affects, ses désirs, etc. Mais dans ce cas reste une énigme insoluble : « pourquoi et surtout comment a t-il produit tant de sociétés différentes, et pourquoi a t-il produit une histoire (et même plusieurs) ? »[8] On comprend ici comment Castoriadis défend la nécessité de prendre en compte quelque chose qui dépasse le sujet, fut-il considéré dans ses interactions avec d’autres sujets. Et l’activité qui dépasse dans l’agir humain l’intersubjectivité est la politique. Il ne faut pas se méprendre sur ce terme. La politique n’est pas pour Castoriadis l’activité dans le cadre de laquelle on exerce le pouvoir ou dans lequel on a pour but de l’exercer. Ça c’est l’activité caractérisée par le politique. La politique est la forme sociale de la praxis. Celle-ci est définie par Castoriadis comme l’activité humaine qui vise l’autonomie. Elle peut être de nature intersubjective comme c’est le cas en pédagogie ou en psychanalyse, domaines dans lesquels on vise l’autonomie de sujets visés comme tels. Mais des sujets ne peuvent être autonomes isolément, sans vivre dans une société elle-même autonome. L’activité visant l’autonomie, la praxis, doit donc prendre une forme sociale, la politique, que Castoriadis définit comme « l’activité qui vise la transformation des institutions de la société pour les rendre conformes à la norme de l’autonomie de la collectivité (…). »[9] C’est à partir de là que Castoriadis en vient à ce qui pourrait nous paraître, à tort, comme un rapprochement avec Habermas, déclarant que l’individu n’est rien d’autre que la société. En effet, il est difficile de s’imaginer un individu hors de la société, sans culture, sans que la société lui ait transmis un sens. Il est donc absurde d’opposer l’individu et la société. Il n’y a opposition qu’entre société et psyché. Or la psyché n’est pas l’individu, elle est première par rapport à lui et ne peut survivre qu’en étant socialisée, ce qui permet l’émergence de l’individu, qui est donc toujours un être social. La psyché est a-logique, a-rationnelle. Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas tant la nature de la psyché que la socialisation des individus qui, selon un processus institué chaque fois différemment, « leur ouvre accès à un monde de significations imaginaires sociales dont aussi bien l’instauration que l’incroyable cohérence (…) dépassent inimaginablement tout ce que "un ou plusieurs individus" pourraient jamais produire (…). Ces significations existent effectivement (social-historiquement) en étant instituées. »[10] Et ces significations ne sont pas réductibles à la « rationalité », même si celle-ci en fait partie. En parlant de quelque chose qui dépasse tout ce que "un ou plusieurs individus" pourraient produire, Castoriadis vise implicitement la notion d’intersubjectivité de Habermas qui serait donc insuffisante à rendre compte du social. Et concernant la communication et donc le langage, Castoriadis reproche à Habermas de prendre un fait, duquel il extrait des exigences normatives, ce qui revient à confondre fait et droit, c’est-à-dire ce qui est et ce qui devrait être.

 

Si l’on veut développer véritablement une conception sociale de la morale à la lumière de ces thèses critiques de Castoriadis, on doit alors s’interroger sur la limite qu’imposerait la notion habermassienne d’intersubjectivité. En effet, avec l’éthique de la discussion, la morale est considérée comme étant universelle et dont les conditions de discours servant à fonder des normes suite à un litige peuvent être posées abstraitement. Cette universalité ne doit-elle donc pas nécessairement dépasser l’intersubjectivité pour s’intéresser, en plus, au social pris globalement et visé comme tel ? La morale n’a-t-elle pas une dimension plus vaste que la simple intersubjectivité communicationnelle ? Castoriadis ne répond pas à ces questions et n’a pas développé pour elle-même de théorie morale contrairement à Habermas et il ne s’agit pas dans le cadre de notre travail de développer une position sur le caractère social de la morale départageant Habermas et Castoriadis ou proposant une troisième voie, mais de proposer de nouvelles pistes de réflexion sur la dimension sociale de la morale à partir de cette confrontation. Si on garde à l’esprit les thèses de Castoriadis que nous venons de présenter, on peut faire l’hypothèse que la morale est instituée socialement. Pour fonder des normes en toute autonomie, il faut donc développer une praxis pour la morale qui permettrait la remise en cause de normes morales socialement instituées pour transformer l’institution imaginaire sociale de la morale. De ce point de vue, le processus de la discussion et de l’argumentation proposé par Habermas peut être une source d’inspiration, tout en envisageant de dépasser le caractère intersubjectif de ces discussions sous peine de manquer la dimension essentiellement sociale de la morale.

Jusqu’ici, nous avons évoqué la nature de la morale en évoquant notamment la position de Castoriadis sur l’intersubjectivité, ce qui nous a permis d’ouvrir des pistes sur la dimension sociale de la morale. Il nous faut maintenant nous demander quelles sont les possibilités de réalisation effective, à la lumière des conceptions castoriadiennes de praxis et de politique et en confrontant celles-ci à la théorie habermassienne de la démocratie, celle-ci représentant selon lui le régime approprié pour créer au mieux les conditions nécessaires à une communication intersubjective libre.

 

 

 

Pour nous, à la lumière d’abord de De l’éthique de la discussion de Habermas puis des thèses de Castoriadis, réfléchir à ce problème revient à se questionner sur les possibilités d’effectuation non pas en général mais d’un point de vue social. La morale n’a de valeur que si elle est socialement réalisée, même si nous n’en oublions pas le caractère individuel ou intersubjectif. C’est au niveau social que l’on pourra trouver les possibilités d’une effectuation concrète de la morale, afin que celle-ci ne reste pas un vain mot, un pur concept n’incombant plus finalement qu’à l’individu/sujet. De ce point de vue nous avons pour but de dépasser la morale kantienne qui, selon le reproche de Habermas, s’intéresse essentiellement aux questions de fondation de normes, négligeant celles d’application. Nos précédentes considérations nous montrent l’importance que peut avoir le régime politique dans la possibilité de créer les conditions de discussion pour la fixation de normes morales à propos desquelles est apparu un litige. Pour pouvoir appliquer l’éthique de la discussion de Habermas, on a besoin d’un contexte démocratique afin que les discussions puissent se mettre en place librement. La théorie morale de Habermas n’est donc pas déconnectée du contexte politique. Elle ne peut prendre sens dans le cadre d’un régime non démocratique. Ainsi la morale s’intègre plus largement dans un projet politique, sans en être pour autant le fondement. De cette manière nous retrouvons Castoriadis sur notre chemin. Alors que Habermas veut penser ensemble rationalité et morale dans le cadre de la démocratie, Castoriadis s’attache au projet collectif d’autonomie, l’objet de la politique étant la liberté. Ici c’est donc la place même que la morale peut entretenir avec la politique que nous allons étudier. Nous devons établir en quoi elle entretient ou non un lien direct ou indirect avec un projet politique. Pour ce faire, nous commencerons par traiter de ce lien chez Habermas pour observer ensuite en quoi la position de Castoriadis diverge sur ce point. Alors nous verrons quelles conséquences peuvent avoir les divergences de Castoriadis si on les prend en compte dans le cadre de l’éthique de la discussion. Encore une fois ce travail n’a pour prétention que de donner quelques pistes de réflexion à la lumière d’une confrontation entre Habermas et Castoriadis.

 

Habermas, nous l’avons vu dans notre présentation de De l’éthique de la discussion, distingue strictement entre fondation et application de normes. De ce point de vue, l’éthique de la discussion et donc le philosophe ne sont pas là pour appliquer des normes morales, mais ont pour tâche de poser le cadre de la discussion permettant de fonder les normes morales, ce que fait Habermas en développant un concept original d’argumentation. Les applications concrètes doivent ensuite être effectuées par l’ensemble des personnes concernées en fonction du contexte. Ainsi le philosophe procède à des idéalisations sur la morale – ce qui confère à celle-ci une dimension universelle – sans pour autant se substituer à l’application, forcément dépendantes de contextes particuliers de normes morales prescrites. Plus largement, notre problème est maintenant de savoir dans quel type de société la mise en place de ce cadre permettant la fondation puis l’application de normes morale a la meilleure possibilité de réalisation. Ce problème, Habermas le pose lui-même dans De l’éthique de la discussion lorsqu’il évoque : « la question d’une politique qui se fixe comme but la transformation de formes de vie sous l’égide de point de vue moraux (…). » (p. 30) Il pose bien le problème de la réalisation de la morale selon une optique politique. Si l’on pose ce problème, c’est parce que les processus de socialisation et le cadre institutionnel permettant les discussions morales grâce auxquels s’acquiert la capacité de participer à des argumentations morales peut faire défaut. On ne peut pas non plus permettre des discussions et donc des argumentations morales selon les critères de l’éthique de la discussion sans certaines conditions matérielles minimales ni sans certaines structures sociales :

 

« Partout où les circonstances existantes sont pure insulte en regard des exigences d’une morale universaliste, les questions morales se transforment en questions d’éthique politique. Comment peut-on justifier moralement un agir moral réflexif, donc une praxis qui tend à la réalisation de conditions nécessaires à une existence digne de ce nom ? A cette question, on peut trouver une réponse même si elle n’est que procédurale.

Il s’agit de la question d’une politique qui se fixe comme but la transformation de formes de vie sous l’égide de points de vue moraux (…). Sous nos latitudes, ces questions d’une morale révolutionnaire (…) ne sont heureusement pas actuelles. » (p. 29-30)

 

Cette citation est intéressante car, en plus du lien que fait Habermas entre éthique et politique, nous avons un rapide constat sur la situation actuelle de nos sociétés. « Nos latitudes » sont assurément les régimes occidentaux, dits de démocratie représentative. Habermas entend ici que les démocraties occidentales donnent des conditions sociales et institutionnelles suffisamment satisfaisantes pour la fondation et l’application de normes. Notons aussi que selon Habermas les questions éthiques ne sont pas nécessairement à être posées en termes politiques, ceci n’ayant lieu que si des circonstances font manifestement insulte à l’égard des exigences d’une morale universaliste. Nous devons donc nous demander pourquoi et comment ces sociétés le permettent afin de distinguer les critères politiques et sociaux permettant les discussions normatives et donc les argumentations morales à l’intérieur d’une société. Pour connaître la réponse que donne Habermas à ce problème, il faut rappeler comment il caractérise la morale : « Ce que l’on entend par morale est dépendant du fait de savoir comment l’on répond à la question de la possibilité d’une décision rationnelle à propos des questions pratiques en général. » (p. 77) La morale relève pour Habermas d’une décision rationnelle et l’on sait que ces décisions se prennent dans le cadre de la discussion, étant elle-même une forme de communication qui renvoie à des relations intersubjectives. Ceci est possible car Habermas a développé par ailleurs un concept de raison communicationnelle. Cette raison est normative et de là découle son lien à la politique. La démocratie est alors le régime qui doit permettre le mieux de libérer la communication : 

« La rationalisation sur le plan du cadre institutionnel ne peut s’accomplir qu’au sein du milieu de l’interaction médiatisée par le langage elle-même, c’est-à-dire grâce à une libération de la communication. Une discussion publique, sans entraves et exempte de domination, portant sur le caractère approprié et souhaitable des principes et normes orientant l’action, (…) une communication de cet ordre à tous les niveaux de la formation de la volonté politique, et à laquelle serait restitué son caractère politique, voilà le seul milieu au sein duquel est possible quelque chose qui mérite de s’appeler "rationalisation". »[11]

 

Habermas fait bien le lien entre rationalité, morale et démocratie par le biais de l’institution de la discussion publique libre et exempte de domination qui sous ces conditions peut former la volonté politique et ainsi avoir une fonction normative. Il donne donc un cadre politique concret permettant la fondation de normes morales et dont les démocraties occidentales contemporaines donnent selon lui un exemple. Remarquons aussi que dans le long passage cité juste avant de De l’éthique de la discussion (p. 29-30) Habermas défend l’idée d’une réponse procédurale, pour justifier l’agir moral réflexif. Cela signifie que selon lui on peut mener à bien cette justification en suivant un certain nombre d’étapes posées à l’avance. De manière générale chez Habermas, la notion de légitimation se pense en termes de processus : « la notion de délibération va frayer la voie d'une conception de la légitimation en termes de processus »[12]. Ici nous pouvons considérer les termes français de procédure et de processus comme équivalents. Nous pouvons expliquer ainsi les liens entre éthique de la discussion et processus démocratique ; le processus démocratique se déroule en trois temps dans le cadre de son éthique de la discussion : délibératif, décisionnel puis réglementaire. Le processus démocratique permet ainsi d’établir des normes de conduites reconnues par tous et donc légitimes et rationnelles. La discussion est rationnelle en tant qu’elle s’appuie sur l’argumentation. La discussion doit être « publique et inclusive, accorder des droits de communication égaux aux participants, requérir sincérité et interdire toute sorte de force autre que la faible force du meilleur argument »[13].

 

On pourrait être tenté de rapprocher ici Habermas et Castoriadis, la démocratie étant pour ce dernier le régime par lequel il est possible de pratiquer l’autonomie d’un point de vue collectif. Ainsi la morale pourrait être instituée socialement en toute lucidité dans un cadre démocratique. Toutefois, Castoriadis s’oppose à la conception de la démocratie comme procédure ou processus, pour lui préférer celle de démocratie comme régime :

 

« la démocratie comme procédure, ça ne veut rien dire parce que même cette procédure ne peut pas exister comme procédure démocratique s'il n'y a pas des dispositions institutionnelles qui la permettent comme régime. [...] La démocratie est un régime où il y a des droits, où il y a un habeas corpus, où il y a la démocratie directe, et où la transformation des conditions sociales et économiques permet la participation des citoyens »[14].

 

La démocratie est ici un régime qui permet la mise en place de procédures. Le projet de la démocratie prend alors un sens tout différend pour Castoriadis. On voit déjà que les sociétés occidentales ne peuvent pas bénéficier de la même vision positive que celle que l’on a trouvée chez Habermas. La démocratie, qui représente le régime dans lequel on pratique véritablement l’autonomie sociale, est directe pour Castoriadis. Et concernant les sociétés occidentales, même si Castoriadis reconnaît dans leurs significations imaginaires sociales les germes de l’autonomie et de la démocratie, il les qualifie d’ « oligarchies libérales ». Oligarchies car les personnes qui gouvernent représentent un nombre infime du nombre total des citoyens, mais toutefois libérales, certaines libertés y étant assurées. Dans ces sociétés, tout est fait selon Castoriadis pour que les citoyens se désintéressent de la vie politique. Cela indique que la nature des régimes politiques ne relève pas simplement de la mise en place de procédures, d’institution au sens second, assurant les libertés et les droits démocratiques, mais aussi et surtout de tout un ensemble de significations imaginaires sociales. Si l’on veut que la démocratie dans son sens le plus complet – c’est-à-dire la démocratie directe – soit une réalité, il faut que les citoyens s’habituent à prendre eux-mêmes des décisions politiques au lieu de laisser cette tâche à des « spécialistes » :

« Si [les citoyens] ne sont pas capables de gouverner – ce qui reste à prouver –, c’est que toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques (...). Les institutions actuelles repoussent, éloignent, dissuadent les gens de participer aux affaires ».[15]

 

Pour Castoriadis, le problème des régimes occidentaux se pose donc bien puisqu’il ne permet pas de pratiquer pleinement la démocratie et donc de rendre l’autonomie sociale comme pratique effective. Une société autonome reconnaît que c’est elle et rien d’autre qui crée les significations sociales imaginaires. Poser le projet d’autonomie, c’est faire en sorte que l’autoinstitution de la société soit consciente et explicite. Par là Castoriadis n’entend pas qu’ainsi les significations sociales imaginaires de ces sociétés explicitement autoinstituées soient les meilleurs, d’abord parce que savoir ce qui est bon et ce qui mauvais est déjà un ensemble de significations sociales imaginaires, mais aussi parce que l’autonomie ne rend pas infaillible. On peut se tromper et le reconnaître ensuite. L’autonomie n’est donc pas une recette miracle qui aboutirait à toujours instaurer par exemple des lois justes ou une morale parfaite. Mais elle serait l’exercice de l’autonomie et donc de la liberté – qui est alors le véritable but de la politique selon Castoriadis – avec tous les risques d’erreur que cela comporte, qui ne sont toutefois pas plus élevés que pour les sociétés hétéronomes. Il ne s’agit pas non plus d’aboutir au relativisme en prétendant que les sociétés peuvent instituer n’importe quel système de significations imaginaires, l’important étant dans ce cas seulement de le faire explicitement, consciemment. Une telle autonomie serait vide de sens et ne serait pas tellement différente de l’hétéronomie. L’exercice de l’autonomie c’est l’exercice de la discussion rationnelle qui exige que l’on rende des comptes, que l’on rende raison de nos prises de position, de nos décisions, de nos institutions. La raison ici n’est pas la raison occidentale qui développe surtout une raison partielle, la raison instrumentale, tout en développant des aspects fondamentalement irrationnels. Castoriadis ne se voit donc pas à ce titre comme un héritier de la raison moderne au même titre que Habermas[16]. Castoriadis et Habermas ont donc pour point commun de refuser le relativisme, mais ce qu’ils appellent chacun « raison » et l’importance qu’ils lui donnent sont très différents.

De ce point de vue nous pouvons maintenant tenter de définir le lien de la morale à la démocratie en des termes castoriadiens, pour ensuite faire une comparaison avec les thèses de Habermas. C’est dans une société autonome, c’est-à-dire une société qui crée en toute lucidité ses institutions, que l’on pourrait créer une morale dépassant la simple tradition ou la référence hétéronome à une instance extérieure à la société (par exemple Dieu ou la Bible dans la morale chrétienne). Cela pourrait alors se réaliser, si l’on s’inspire parallèlement de Habermas, sous l’égide de discussions publiques durant lesquelles chacun peut s’exprimer librement, sans contraintes. Si nous parlons ici au conditionnel, c’est parce que nous tentons de donner des pistes de réflexions sur ce que serait l’institution sociale de la morale en termes castoriadiens, mais il ne s’agit pas d’idées directement défendues par Castoriadis. Ici, l’idée d’une étude conjointe de Habermas et de Castoriadis pour l’élaboration d’une morale prenant en compte les apports de chacun de ces deux auteurs est envisageable, sans en ignorer les limites vu leur opposition, mais sans oublier non plus que par leurs références à la démocratie et à la raison, ils se fixent des objectifs communs. Concernant l’autonomie, tous les deux en parlent en référence à ses conséquences normatives. Concernant Castoriadis, nous l’avons déjà vu plus tôt avec sa définition de la politique : la collectivité dispose d’une norme de l’autonomie et l’activité qui vise la transformation des institutions sociales afin de les rendre conforme à la norme en question est la politique. Et selon Habermas : « Il n’est alors cependant pas possible de développer un concept d’autonomie à teneur normative à partir des présuppositions nécessaires de l’agir téléologique des sujets solitaires. Pour ce faire nous devons partir du modèle de l’agir orienté vers l’intercompréhension. » (p. 90) Nous avons déjà évoqué la théorie de l’intersubjectivité de Habermas qui permet selon lui de dépasser le point de vue subjectiviste dans le cadre de la théorie morale. Cela concerne aussi la notion d’autonomie de Habermas qui ne peut avoir de consistance normative que si elle est prise en compte d’un point de vue social, ce qui signifie intersubjectif. Nous savons aussi ce qu’il en est de cette façon de voir le social selon Castoriadis. Les différences entre nos auteurs sont nombreuses, mais il est notable que de nombreux questionnements sont communs et qu’ils ont la même volonté d’éviter certains écueils, en rejetant notamment purisme de la raison et relativisme, communautarisme et individualisme.

 

 

 

 

 

Ce travail nous a permis, au-delà mais aussi au moyen du débat opposant Castoriadis et Habermas, de dégager véritablement en quoi la morale devait nécessairement être considérée sous son aspect social et donc en quoi elle était reliée à la politique et par ce biais à la question du régime permettant la réalisation effective des normes morales fondées collectivement. Ainsi on sort des ornières des théories morales se concentrant essentiellement sur la question de l’individu et développant ainsi des abstractions et des spéculations qui nous déconnectent de la possibilité de déterminer un cadre concret, mondain, qui fasse place à l’agir moral. La morale ne se pense donc pas hors du monde. Le philosophe de la morale ne se « retire » pas du monde de la vie pour « penser » une morale parfaite. Afin de ne pas s’en tenir à de simples spéculations il est nécessaire de placer l’agir moral dans un contexte politique qui en permette l’application. Ainsi la volonté d’agir moralement peut rejoindre une volonté citoyenne de l’agir politique. La possibilité d’une morale qui soit le fait des citoyens ne peut se faire que dans un cadre démocratique où les individus peuvent se rencontrer, dialoguer, en ayant conscience de leur limite en tant qu’individu ou sujet, mais sans penser non plus qu’ils ne sont qu’un rouage impuissant de l’ordre moral.

 

 



[1] Habermas écrit plus loin pour définir la règle d’argumentation « U » : « toute norme valable doit satisfaire à la condition selon laquelle les conséquences et les effets secondaires qui de manière prévisible résultent du fait que la norme a été universellement observée dans l’intention de satisfaire les intérêts de tout un chacun pourraient être acceptés sans contraintes par toutes les personnes concernées (et préférées aux répercussions des autres possibilités connues de règlement). » (p. 123)

[2] La Technique et la science comme idéologie, Denoël Gonthier, bibliothèque Médiations, 1978, traduction de Jean-René Ladmiral, p. 22.

[3] « Individu, société, rationalité, histoire » in Le Monde morcelé, les carrefours du labyrinthe 3, éditions du Seuil, Points essais, 1990, Paris, p. 64.

[4] En utilisant le terme « institution », Castoriadis ne parle d’institution au sens courant, telles par exemple en France le Parlement, le Président de la République, mais aussi l’Etat, qui sont pour lui des institutions au second degré, des institutions secondes. Voici comment Castoriadis différencie l’Institution première de la société des institutions secondes : « l’institution première de la société est le fait que la société se crée elle-même comme société et se crée chaque fois en se donnant des institutions animées par des significations imaginaires sociales spécifiques à la société considérée (...). Et cette institution première s’articule et s’instrumente dans des institutions secondes (ce qui ne veut nullement dire : secondaires), que nous pouvons diviser en deux catégories. Il y en a qui sont, dans l’abstrait, dans leur forme, transhistoriques. Tels sont, par exemple, le langage : chaque langue est différente, mais il n’y a pas de société sans langage ; ou l’individu : le type d’individu est, concrètement, différent dans chaque société, mais il n’y a pas de société qui n’institue un type quelconque d’individu (...). Et il y a des institutions secondes qui sont spécifiques à des sociétés données et qui y jouent un rôle absolument central, au sens que ce qui est d’une importance vitale pour l’institution de la société considérée, ses significations imaginaires sociales, est essentiellement porté par ces institutions spécifiques. » (In Figures du pensable. Les carrefours du labyrinthe VI, « Institution première de la société et institutions secondes », « La couleur des idées », Paris, Seuil, 1999, p.125) 

[5] Op. cit.

[6] Ibid., p. 82-83.

[7] Cf. « Pour une reconstruction du matérialisme historique », in Après Marx, Hachette littérature, collection « Pluriel », Paris, 1997, traduction de Jean-René Ladmiral et Marc B. de Launay.

[8] « Individu, société, rationalité, histoire », op. cit., p. 61.

[9] Ibid., p. 82.

[10] Ibid., p. 65.

[11] La Technique et la science comme idéologie, op. cit., p. 67-68.

[12] Jürgen Habermas, « Sur le droit et la démocratie. Note pour un débat », Revue Le Débat - Histoire, Politique, Société - novembre-décembre 1997, no97, p. 46. Cité par Céline Robin, in « Rationalité post-moderne et discussion publique : De la sphère socio-économique à la sphère politique », in revue Esprit Critique, été 2003, vol. 5, No 03. Ce texte est également disponible sur internet : http://critique.ovh.org/0503/esp0503article10.html

[13] « Sur le droit et la démocratie. Note pour un débat », op. cit., p. 45. Cité par Céline Robin, op. cit.

[14] Cornelius Castoriadis, « La démocratie », in« Villes bonnes à vivre, villes invivables », Revue du MAUSS, no14, 2nd semestre 1999, p. 197-199. Cité par Céline Robin, op. cit. 

[15]  Cornelius Castoriadis, Stopper la montée de l’insignifiance, paru dans le Monde Diplomatique, août 1998, p. 22-23.

[16] Habermas développe surtout ce point dans son Discours philosophique de la modernité, Gallimard, NRF, collection « Bibliothèque de philosophie », Paris, 1988, traduction de Christian Bouchindhomme et Rainer Rochlitz. 

Par Clément Serniclay
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Jeudi 13 janvier 2011 4 13 /01 /Jan /2011 19:11

J'ai écrit ce petit texte pour un séminaire durant mon Master 2 de philosophie à Lille 3. Il a donc été écrit dans des circonstances scolaires et contient peut-être des interprétations que je pourrais nuancer maintenant, préciser, modifier, etc. C'est la raison pour laquelle je fais quelques remarques préalables ci-dessous.

En outre, ce texte souffre d'un manque de références précises, notamment en ce qui concerne les thèses de Castoriadis, qui sont surtout tirées de L'Institution imaginaire de la société (Points Essais).

 

 

Remarques préalables

Le germe de la démocratie et de l’autonomie dont parle Castoriadis à propos de la Grèce antique est antérieur chronologiquement à l’époque de Platon et de Socrate.

Ainsi il m’est arrivé de devoir changer des expressions qui pourraient prêter à débat comme « démocratie athénienne » par exemple par « cité athénienne ».

 

Il faudrait aussi développer le problème de la vérité chez Castoriadis au début du 2e paragraphe du développement. L’exposé que je fais des thèses de Castoriadis sur ce point pourrait laisser penser que Castoriadis défend un certain relativisme, ce qui n’est pas du tout le cas. Il serait un peu long ici d'expliquer la notion de vérité chez Castoriadis, mais au moins la mise en garde est faite, et vous pouvez toujours lire Castoriadis directement (par exemple Sujet et vérité dans le monde social-historique et bien sûr L'institution imaginaire de la société).

 

Il aurait été intéressant de mieux développer la conception de la politique de Castoriadis. Il définit la politique comme « l’activité explicite se voulant lucide (réfléchie et délibérée), se donnant comme objet l’institution de la société comme telle. » (« Pouvoir, politique, autonomie », in Le Monde morcelé. Les Carrefours du labyrinthe 3, éditions du Seuil, 2000, Paris, p. 156). On peut noter aussi une relative convergence entre Castoriadis et Socrate lorsque ce dernier explique qu’il est peut-être le seul à s’intéresser sérieusement à la politique qu’il faudrait expliciter.

 

Il serait sans doute possible de faire un rapprochement entre Aristote et Castoriadis dans la distinction entre droit et fait, entre être et devoir-être, d’autant plus que Castoriadis a été très influencé par Aristote. « Que ce qui est soit, quand il est, et que ce qui n’est pas ne soit pas, quand il n’est pas, voilà qui est vraiment nécessaire. Mais cela ne veut pas dire que tout ce qui est doive nécessairement exister, et que tout ce qui n’est pas doive nécessairement ne pas exister. » (Aristote, De l’interprétation, 19a) Toutefois, c’est un peu au-dessus de mes compétences, et ça pourrait mener la discussion très loin.

 

 

 

Gorgias de Platon. Calliclès, Castoriadis et Socrate

 

Le personnage de Calliclès dans le Gorgias peut apparaître comme étant un simple moyen pour Platon de personnifier l’antithèse de Socrate et ainsi donner matière à réfutation à ce dernier. Notamment, les thèses développées dans la célèbre tirade de Calliclès (482c-486d)  concentrent tout ce que Socrate rejette, entre autres la défense de la rhétorique, la défense du droit du plus fort, la condamnation de la philosophie. Mais cela montre en fait que les thèses défendues par Calliclès posent de vrais problèmes philosophiques qui valent que Socrate s’y arrête pour s’y confronter. Les questions soulevées dans cette tirade concernent le problème de la nature du droit, de la philosophie et du genre de vie que l’on doit mener. A ce titre, notons que ces problématiques sont loin d’être propres à l’Antiquité grecque et gardent toute leur actualité. Par conséquent, il est intéressant de confronter ces thèses à un auteur contemporain ayant traité, entre autres, les mêmes thématiques : Cornelius Castoriadis. L’intérêt de cette confrontation ne réside pas dans une volonté de faire dialoguer n’importe quels auteurs de n’importe quelles époques dans un but d’érudition iconoclaste. Castoriadis a beaucoup à nous apprendre ici car il s’intéresse de prêt à l’Antiquité grecque, où il voit par la naissance de la philosophie et de la démocratie l’inauguration d’une autonomie théorique et politique. Il voit là un projet à reprendre dans lequel on instaure pour la première fois l’égalité entre citoyens dans une société où on ne décide plus de faire appel à une instance extérieure imaginaire pour justifier ses institutions, tels par exemple Dieu, les ancêtres, la Raison, mais dans laquelle on crée de manière autonome et explicite ses institutions. A ce titre les institutions peuvent toujours être remises en cause et donc ne sont pas figées. La naissance de la philosophie de son côté marque l’ouverture à un questionnement illimité. Elle inaugure donc une pensée qui n’est pas fermée sur elle-même, n’ayant pas non plus de limite à ses remises en cause. Or la démocratie et la philosophie sont précisément deux choses que Calliclès rejette avec énergie. Confronter les thèses développées dans la tirade de Calliclès avec celle de Castoriadis, notamment dans son livre L’institution imaginaire de la société, nous permettra donc d’avoir un éclairage nouveau sur les présents thèmes, mais pourra aussi renouveler notre approche d’un texte déjà connu depuis plus de deux millénaires. De plus il est intéressant de relever que, bien que Castoriadis constitue un opposé de Calliclès, il ne rejoint pas pour autant les thèses socratiques. Entre l’opposition de Calliclès et de Socrate, nous voyons donc se dessiner une troisième voie. L’introduction d’une troisième personne dans la confrontation qui oppose Calliclès et Socrate dans le Gorgias est d’ailleurs aussi permise par le fait qu’à la fin de ce dialogue, Socrate a le dernier mot mais Calliclès ne se considère pas pour autant réfuté, refusant finalement de donner des réponses aux questions de Socrate ou d’en assumer la responsabilité, ce qui laisse une incertitude quant à la solidité que veut donner Platon aux thèses censées être les plus justes. Nous nous proposons alors d’étudier linéairement la tirade de Calliclès en la faisant dialoguer avec Castoriadis et Socrate. Pour ce faire, nous devons d’abord rapidement rendre le contexte dans lequel s’amorce le discours de Calliclès. Au début du Gorgias, Socrate arrive dans la maison de Calliclès où se trouve le grand rhéteur Gorgias. Un dialogue s’engage entre ce dernier et Socrate pour savoir comment définir la rhétorique. Gorgias définit alors la rhétorique comme l’art de persuader. La rhétorique confère ainsi une grande puissance à celui qui la pratique et elle ne doit donc pas être utilisée abusivement selon Gorgias et si tel est le cas, ce sont ceux qui abusent de la rhétorique et non les maîtres de rhétorique ou la rhétorique elle-même qui sont condamnables. Socrate pose alors le problème des rapports entre rhétorique et justice. Il demande à Gorgias si pour apprendre l’art de la rhétorique il faut aussi avoir la connaissance de la justice. Gorgias répondant oui, Socrate soulève un problème : si les orateurs connaissent la justice – et considérant que nul ne commet l’injustice volontairement – comment pourraient-ils en venir à abuser de la rhétorique comme Gorgias a affirmé que ça pouvait arriver ? C’est alors qu’intervient le personnage Polos qui reproche à Socrate d’avoir induit Gorgias en erreur, ce dernier n’ayant pas osé avouer que l’orateur pouvait ne pas connaître la justice, ce qui aurait permis à Socrate de l’amener se contredire alors que sans cette concession de Gorgias, il n’y aurait eu aucune contradiction. Socrate, sur la demande de Polos, doit alors dire quelle est selon lui la définition de la rhétorique. Il répond qu’elle est une flatterie, c’est-à-dire la contrefaçon d’un art visant le plaisir plutôt que le bien de son objet. Socrate défend alors le raisonnement suivant : commettre l’injustice est plus mauvais que de la subir. A ce titre on peut être libéré de ce mal d’avoir commis l’injustice par la punition. Être libéré d’un mal nous rendant plus heureux, l’homme délivré par la punition de l’injustice qu’il a commise est donc plus heureux que l’homme qui a commis une injustice et qui reste impuni. C’est à ce stade de la discussion que Calliclès entre en scène, reprochant à Socrate d’avoir induit Polos en erreur de la même manière que Polos avait reproché à Socrate d’avoir induit Gorgias en erreur. Ainsi s’amorce la tirade de Calliclès que nous allons étudier linéairement en la confrontant aux thèses de Castoriadis et de Socrate. Au cours de son argumentation, Calliclès aborde principalement trois points. En premier lieu il aborde la question des liens entre nature, lois et justice (482c-484c), affirmant notamment que nature et loi le plus souvent se contredisent et que dire qu’il est plus mauvais de commettre l’injustice que de la subir, c’est parler selon la loi, alors que selon la nature il est plus mauvais de la subir. Ensuite Calliclès aborde le problème de la pratique de la philosophie (484c-485e). Celle-ci selon lui peut-être étudiée durant la jeunesse mais doit être abandonnée une fois arrivé à un âge mûr, sinon elle rend totalement étranger aux affaires de la cité et ne permet pas de se défendre face à un tribunal. Enfin, Calliclès exhorte Socrate à changer de mode de vie en s’intéressant aux affaires de la cité et en se construisant par ce biais une bonne réputation (485e-486d).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Calliclès commence par reprocher à Socrate tout ce que ce dernier dénonce. Socrate parlerait comme un orateur haranguant la foule, il est comme « un jeune chien fou », ce qui s’oppose à l’image de sage que Platon donne habituellement de Socrate, comme par exemple dans Le Banquet où il est présenté comme un homme sur lequel l’alcool ne fait pas d’effet, n’étant pas dépendant des passions du corps et étant capable de réfléchir des heures durant dans le froid, pieds nus dans la neige et ne se laissant pas séduire par les plaisirs charnels, étranger qu’il serait à toute passion. L’intervention de Calliclès s’engage donc sur un ton très polémique. Pour justifier sa prise de parole, Calliclès explique la défaite de Polos face à Socrate de la même manière que Polos expliquait celle de Gorgias. Tandis que Gorgias aurait eu honte de répondre non quand Socrate lui a demandé si les professionnels de la rhétorique enseignaient la justice à leurs élèves, et ceci afin de se conformer aux règles de la société humaine, Polos aurait éprouvé une gène en accordant à Socrate que commettre l’injustice est pire que de la subir, ce que Calliclès remet en cause et qui va constituer la base de ses objections. Calliclès reproche alors à Socrate d’utiliser des procédés douteux, en brouillant le sens des mots pour mieux amener ses interlocuteurs à se contredire. Il lui reproche en somme de faire ce qu’il passe ça vie à dénoncer, en mélangeant notamment les catégories de la nature et de la loi. Calliclès retourne donc contre Socrate ce que ce dernier a dénoncé auparavant dans le Gorgias.

Calliclès énonce sa première grande thèse : « Nature et loi, le plus souvent se contredisent. » (483e) Notons déjà une première restriction de la part de Calliclès, presque imperceptible : « le plus souvent ». Cette restriction n’est pas anecdotique, car elle sous-tend en partie les contradictions à l’œuvre dans le discours de Calliclès et que nous allons relever grâce à Socrate et à Castoriadis. Que la nature et la loi ne soit pas la même chose montre chez Calliclès un état de fait. Cette distinction est une constatation. Mais selon lui, comme il le dit plus loin, nature et loi devraient être la même chose. La véritable loi finalement pour Calliclès, c’est la loi de la nature. La nature ne s’oppose donc pas à la loi en général, mais à la loi des hommes. C’est sur ce point que Socrate commencera par réfuter Calliclès. De ce point de vue, Socrate et Castoriadis s’entendent dans la dénonciation de ce type d’argumentation. En effet, pourquoi la loi de la nature devrait être la loi à part entière ? Si on pose la question du devoir-être comme le fait Calliclès, on prétend que ce qui doit être n’est pas forcément institué mais qu’il est à instituer, pour reprendre le vocabulaire de Castoriadis. Mais par qui peut-il être institué sinon par les hommes, ceux-ci étant entendus alors comme êtres sociaux et à ce titre détachés de leur seule condition d’animal à l’état de nature, ce qui implique que leur comportement n’est pas régi seulement par les lois de la nature ? Quand Calliclès dit que c’est la loi de nature qui devrait être la véritable loi à part entière, il distingue le fait et le droit en disant ce qui doit être et en constatant que la nature et la loi ne se confondent pas, mais ceci pour dire justement qu’elles devraient se confondre. Calliclès fait donc une contradiction performative, niant ce qu’il professe par le fait de le professer, niant que les hommes puissent être régis par les lois de la nature en disant qu’ils devraient l’être. La loi de la nature, si elle était vraiment naturelle, n’aurait par définition pas besoin d’être instituée par les hommes pour être appliquée. Elle ne poserait pas problème, on n’en parlerait même pas. Toutefois il nous faudra prendre au sérieux cette thèse de Calliclès, celle-ci n’étant pas réductible à ce qu’en dit la présente réfutation. Notons d’ailleurs que la distinction que fait Calliclès ensuite n’est pas si aisée à réfuter, lorsqu’il dit : « En effet, dans l’ordre de la nature, le plus vilain est aussi le plus mauvais : c’est subir l’injustice. En revanche, selon la loi, le plus laid c’est la commettre. » (483b)  La loi dont parle Calliclès ici est celle qui est instituée à Athènes, alors que Socrate n’entend pas bien sûr se limiter à la défense des lois de la cité athénienne lorsqu’il démontre plus tôt à Polos que commettre l’injustice est pire que de la subir. Il le penserait, même si une loi énonçait le contraire. La thèse de Socrate a une prétention morale et universelle, indépendamment de ce que peuvent être les lois athéniennes et les lois instituées par les sociétés humaines en général. Pour Calliclès, l’homme qui subit l’injustice est un esclave, pour qui mourir vaut sans doute mieux que de vivre dans la mesure où il n’est pas capable de porter assistance à ses proches ou à lui-même. Sur ce  point, Calliclès semble avoir le bon sens pour lui. On peut reconnaître que d’un point de vue moral rien ne semble justifier que l’on ne porte pas assistance à soi-même ainsi qu’aux êtres qui nous sont chers. Toutefois, Calliclès aboutit à une thèse qui est bien loin du sens commun actuel : « Certes, ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois. » (483b) Calliclès affirme donc que ce sont les faibles qui font les lois, pour se protéger des forts. Parler ici de faibles et de forts connote un jugement de valeur. Cette conception peut sembler éminemment contradictoire et lorsque Calliclès aura terminé sa tirade, Socrate ne se privera pas de le lui faire remarquer (488b-489b). En effet, Calliclès affirme qu’être plus fort et être meilleur c’est la même chose. Par conséquent une masse de gens est plus forte qu’un individu, ce dont Calliclès conviendra. Si cette masse est plus forte, elle est donc meilleure. La loi établie par les masses est donc supérieure. Or, à Athènes, la masse, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, affirme que la justice doit être égalitaire est qu’il est pire de commettre l’injustice que de la subir. Calliclès doit donc admettre que c’est contradictoire avec sa distinction entre loi des hommes et loi de la nature. Toutefois, la thèse de Calliclès demande un examen plus approfondi que cette réfutation. Selon Calliclès, les faibles établiraient donc des lois pour se défendre contre les forts, pour leur « faire peur ». Il pense, comme il l’affirme par la suite en dialoguant avec Socrate, que ce sont les plus forts qui devraient commander et diriger les plus faibles. Les plus forts sont les plus intelligents, les plus habiles par exemple à diriger une armée. Et ils le sont selon la nature. C’est donc à ces gens-là que le pouvoir doit être donné selon Calliclès, pour diriger tous les autres qui eux doivent obéir. La contradiction manifeste que nous pouvons déceler ici a surtout trait au fait que Calliclès en appelle au droit du plus fort, qui n’est un droit qu’en apparence, puisque ce droit disparaît dès que la force qui le légitime disparaît[1]. Ensuite la contradiction est de dire que c’est la loi de la nature qui est la plus juste et donc que l’on devrait l’appliquer, alors que s’il existait une loi de la nature, elle s’imposerait naturellement d’elle-même, comme nous l’avons vu. Si on doit l’imposer, c’est qu’elle n’est pas véritablement naturelle et qu’elle en fait le résultat d’une institution sociale, qui ne vient que de la société. Toutefois, dire que ce sont les gens les plus intelligents qui doivent commander est peut-être critiquable mais il ne s’agit pas d’une contradiction en soi. En faisant l’apologie des plus forts, des meilleurs, des plus intelligents, Calliclès n’en appelle pas forcément à une tyrannie, mais implicitement à une aristocratie, type de gouvernement qui est d’ailleurs loin d’être rejetée par Platon qui revendique l’aristocratie comme pouvoir des meilleurs s’opposant au pouvoir des tyrans. En revanche cette conception s’oppose radicalement à celle de Castoriadis. Cela s’oppose notamment à son projet d’autonomie. Castoriadis constate que chaque société crée un ensemble d’institutions et de significations sociales imaginaires qui ne sont imputables qu’à elle-même. Toutefois les sociétés voilent cette autonomie de base en recourant finalement à une instance extérieure pour justifier ses institutions, voilant ainsi le fait que c’est elle qui les à créées, ce qui les rend hétéronomes. Castoriadis construit alors un projet d’autoinstitution explicite de la société. Cela signifie que les sociétés doivent créer leurs institutions en reconnaissant que c’est elles et elles seules qui les instituent. De plus une société ne peut être autonome sans individus autonomes. Tous les citoyens ainsi doivent participer à l’autonomie sociale. Le projet d’autonomie de Castoriadis est donc le projet d’une démocratie directe et égalitaire. Castoriadis voit d’ailleurs la création de ce projet politique d’autonomie avec précisément la naissance de la démocratie grecque. Même si Castoriadis constate que dans celle-ci l’autonomie reste un projet inachevé, elle constitue pour lui une référence majeure, ce qui n’est pas le cas ici ni de Calliclès ni de Socrate.

Calliclès réaffirme alors sa distinction, cette fois-ci sur le thème de savoir s’il est juste ou non que des personnes aient plus que d’autres. Il ne dit d’ailleurs pas explicitement de quoi il parle. Plus de quoi ? On peut supposer que Calliclès revendiquerait sa thèse aussi bien pour le pouvoir que pour l’argent ou les biens matériels. Dans ce cadre, selon ce dernier, dire qu’il est injuste que certains aient plus que d’autres, et ainsi affirmer l’égalité ou isonomie entre les citoyens, c’est parler selon la loi. Calliclès s’oppose ainsi au principe d’isonomie de la démocratie athénienne, principe qui affirme l’égalité dans l’ordre de la loi. Calliclès et Platon se retrouvent contre Castoriadis qui affirme que son projet d’autonomie en passe par une démocratie directe et égalitaire comme nous l’avons vu, en prenant justement pour modèle la démocratie grecque antique. Pour Calliclès alors, dire que les plus forts doivent avoir plus, c’est parler selon la nature et c’est la que réside la véritable justice. Il réaffirme alors le droit de la nature, qui se confond avec le droit du plus fort, se référant aux animaux qui sont ici implicitement considérés comme modèles de la justice naturelle. Calliclès semble penser ici que les relations entre animaux devraient constituer le modèle des relations entre cités. Cela ne se comprend que dans la mesure où l’on accepte comme présupposé que dans le monde animal, c’est la loi du plus fort qui règne, ce que Calliclès ne démontre pas. En fait la chose semble aller de soi dans le Gorgias, le problème n’étant pas posé, Socrate affirmant seulement implicitement que le modèle animal n’est pas applicable à l’homme.

Ensuite, Calliclès développe son argumentation en s’appuyant sur des exemples précis tirés du domaine militaire. Ce faisant, il fait appel au sens commun, à des exemples que tout un chacun peut facilement constater. En effet, lorsqu’une guerre est déclarée, on constate que c’est nécessairement le plus fort qui l’emporte. Les victoires de Xerxès, roi de Perse, et de son père Darius sont censées être mis au crédit du droit du plus fort ou de la loi de la nature. Calliclès, en avançant des faits de victoire militaire, montre comment se manifeste la loi de la nature. Toutefois, il ne montre pas la légitimité que l’on peut tirer de tels exemples. Et pour cause, en se référant à la nature et non en se basant sur des conceptions normatives ou de légitimation, il ne peut pas et même il n’a pas à justifier ce droit naturel. Ce droit naturel ne se prouve pas, il se montre, comme avec l’exemple des victoires militaires. Toutefois on peut constater une tension dans les propos tenus par Calliclès. Il affirme tout de même que cette loi de la nature est la plus juste et donc devrait être celle en vigueur. Nous en revenons au paradoxe décrit plus haut. En voulant instituer une loi de la nature – qui par définition n’a pas à être justifiée, ce que finalement Calliclès cherche quand même à faire – et en constatant qu’elle ne s’impose pas naturellement, Calliclès persiste dans ladite contradiction mise en lumière notamment par les conceptions de Castoriadis, mais aussi de Socrate dans le cadre général du Gorgias. Selon Castoriadis la création de la démocratie et donc du projet d’autonomie dans la Grèce antique fait apparaître une distinction entre le droit et le fait. Ce qui est de fait n’est donc pas forcément légitime, pas forcément de droit, et on peut le changer en énonçant ce qui doit être. Calliclès, vivant dans cette démocratie athénienne, intègre dans son discours cette distinction entre le droit et le fait. Il l’intègre implicitement lorsqu’il dit que c’est la loi de la nature qui devrait régner, et que ce qui doit être n’est pas forcément la même chose que ce qui est. Mais il l’intègre pour dire que justement le droit et le fait ne devraient pas être différenciés. En posant le problème en termes de droit et de fait ou en termes d’être et de devoir-être, nous voyons sous un nouvel angle la contradiction à l’œuvre dans le discours de Calliclès. Celui-ci aborde alors le problème de l’éducation. Par l’éducation, dans la cité athénienne, on change la nature des enfants de la même manière que l’on dompte des lions. Calliclès dénonce donc cette éducation. Mais en la dénonçant il en montre implicitement la force, puisque cette éducation est capable de passer outre la loi de la nature. En ce sens Calliclès tient encore une fois des propos paradoxaux, car il affirme finalement que l’éducation est plus forte que la nature, étant capable d’imposer ses règles de comportements, tandis qu’il assimile la loi de la nature, la véritable loi juste, à la loi du plus fort. On peut alors interpréter l’emploi que fait ensuite Calliclès de formules comme « tours de passe-passe » et « formules magiques » (483e) justement comme traduisant cette contradiction de Calliclès par sa notion de « loi de la nature ». Il ne peut pas expliquer la loi instituée par les hommes, la société, si ce n’est en termes de mystérieux tours de magie dans la mesure où il affirme l’existence d’une loi de la nature et qu’il dit qu’elle est la plus juste et qu’elle devrait être appliquée. D’où l’illusion sans doute de Calliclès de penser qu’il suffit qu’un homme mette en branle tout ce « fatras ». Il faudrait qu’un homme « eut la nature » de faire cela. Mais il est justement curieux qu’aucun homme n’ait cette nature alors que c’est la nature qui devrait imposer ce genre de comportement. A la fin de ce paragraphe, Calliclès donne un nouvel exemple pour appuyer son point de vue. Héraclès a pris les bœufs de Géryon, explique-t-il en se référant à Pindare, et ceci sans avoir payé, ce qui illustre selon notre personnage le droit de la nature qui dit que les biens des êtres inférieurs et faibles appartiennent complètement à l’individu supérieur et fort. Ce nouvel exemple nous montre que lorsque Calliclès dit que les plus forts doivent avoir plus que les plus faibles, il l’entend aussi bien dans le sens du pouvoir militaire que dans le sens des biens matériels et que sa thèse s’applique aussi bien aux armées, c’est-à-dire à une masse de gens, qu’à un individu. Calliclès a maintenant terminé d’exposer sa thèse sur la distinction entre loi et nature. Il va alors en revenir au problème de l’éducation, mais plus pour en montrer, comme nous avons vu, les effets néfastes telle qu’elle est pratiquée dans la société grecque, étant donné que par cette éducation on arrive à convaincre les gens de l’idée fausse selon laquelle il est pire de commettre l’injustice que de la commettre et que l’égalité est le principe de la cité grecque, mais pour juger de la place que doit y tenir de manière générale la philosophie.

 

 

 

            Toutefois, avant de voir en détail quelles sont ses thèses à ce sujet, il nous faut souligner l’emploi par Calliclès de l’expression « c’est la vérité que je te dis » (484c), formule qui fait écho aux deux précédentes occurrences dans le discours de Calliclès de « j’en suis sûr » (483b et 483e). L’emploi de ce type d’expression marque une différence nette entre Calliclès et Socrate. Le premier affirme ses certitudes et parle en son nom, disant « je », alors que Socrate, usant de la méthode dialectique pour établir la vérité, ne prétend pas énoncer en son nom la vérité et demande même expressément à être réfuté s’il doit l’être. Socrate ne dit pas la vérité, c’est le logos qui dit la vérité à travers lui. Sur ce point Castoriadis a une position différente de celle de Socrate. On le voit notamment dans son analyse de la « pensée héritée », pour reprendre ses propres termes. Alors que tout grand penseur pense par lui-même, de manière autonome, il finit par se référer à une instance extérieure pour justifier ses thèses, instance extérieure qui rend hétéronome la pensée de l’auteur en question. Nous pouvons donc dire qu’avec Socrate – même si Castoriadis ne le dit pas explicitement – cette instance extérieure, c’est justement le logos. Alors que Socrate formule des thèses originales qu’il a créé, plutôt que de les affirmer comme étant sa création, tente de les justifier en se référant au logos, rendant par ce biais sa pensée hétéronome. Toutefois, l’analyse de Castoriadis de l’hétéronomie de la pensée héritée ne rejoint bien évidemment pas celle de Calliclès qui lui a pour instance extérieure régulatrice la nature. Alors que les lois et les institutions de la cité devraient être considérées comme étant irréductiblement instituée par les citoyens et seulement par eux, ce qui caractérise une société autonome, Calliclès rend hétéronome sa conception de la société en se référant à la nature comme instance instituante. L’opposition de Castoriadis à Socrate et à Calliclès se fait par le biais de sa revendication d’autonomie. En somme les sociétés s’autoinstituent de fait. Toutefois elles se rendent hétéronomes en faisant appel à une instance extérieure pour les justifier. Cette instance pour Calliclès est la nature, elle est le logos pour Socrate. Notons ici que l’autonomie, Castoriadis la retrouve aussi bien dans la pensée que dans les institutions sociales. C’est pour cela que nous pouvons faire ici un parallèle entre le logos socratique et la nature selon Calliclès, alors que le premier se situe essentiellement du point de vue de la vérité et le second du point de vue de la question de la société.

            Il nous faut maintenant revenir plus précisément à la vision de la philosophie défendue par Calliclès. Si ce dernier parle de philosophie, c’est parce que, selon lui, ce n’est qu’en l’abandonnant que Socrate peut comprendre ses arguments. Cette remarque peut sembler le simple fruit d’un paternalisme arrogant. En fait elle introduit à l’idée d’un hiatus entre philosophie et politique. Ces deux disciplines ont dans cette conception deux fonctions bien distinctes et s’opposent dans leurs principes. Calliclès voit la philosophie au mieux comme un objet d’étude valable pour la jeunesse, à condition de s’y attacher modérément, car si on s’y attache trop et qu’on la pratique au-delà de l’âge requis, on devient complètement ignorant des affaires de la cité. Celui qui s’adonne trop à la philosophie oublie donc tout ce qui fait le fonctionnement de la cité : les lois, les formules à utiliser pour les affaires publiques et privées, etc., de la même manière que les politiciens n’entendent rien à la philosophie. La différence est que les politiciens s’adonnent à des choses sérieuses et utiles selon Calliclès, tandis que les philosophes parlent dans le vide et sont ainsi déconnectés de toute vie publique. Socrate en fait ne tire pas un constat différent du rapport entre philosophie et politique. Sauf que Calliclès prétend que ce hiatus entre philosophie et politique est général, alors que Socrate constate l’existence d’un fossé entre la philosophie et la politique contemporaine à leur discussion. Cette politique c’est précisément pour Socrate celle des rhéteurs et des sophistes. Pour reprendre l’analyse de Monique Canto-Sperber[2], le désengagement de Socrate des affaires de la cité lui est en quelque sorte imposé. Socrate est perçu comme l’exemple type du philosophe étranger aux affaires politiques. Mais ce désintérêt de la politique n’est pas pour Socrate une conséquence de la pratique de la philosophie. L’exigence socratique de philosophie a pour contrepartie l’exigence d’une véritable politique. C’est dans le sens de cette véritable politique que Socrate affirme être le seul véritable homme politique d’Athènes dans le Gorgias : « Je pense que je suis l’un des rares Athéniens, pour ne pas dire le seul, qui s’intéresse à ce qu’est vraiment l’art politique et que, de mes contemporains, je suis seul à faire de la politique » (521d), ceci notamment parce que la préoccupation première de Socrate est d’améliorer ses concitoyens, ce qui est un objectif éminemment politique[3]. De plus, cette exigence de véritable politique donne son contenu réel à la philosophie. Notons que le rejet de la philosophie par Calliclès s’oppose aussi à la conception de la philosophie de Castoriadis. Celui-ci y voit une création social-historique de la Grèce antique qui participe de la création de la signification sociale imaginaire de l’autonomie. La création de la philosophie est perçue par Castoriadis comme celle de la possibilité d’un questionnement illimité dans lequel aucune question ne peut être rejetée de droit. Dès l’Antiquité est apparue avec la démocratie et la philosophie grecques une attitude d’ouverture du questionnement. Il s’agit d’une création radicalement originale, se différenciant de toutes les autres en ce qu’elle n’est pas fermée sur elle-même, dans un système se justifiant de manière ultime par une instance extérieure à la société elle-même. Dans les sociétés précédentes, certaines questions ne peuvent pas être posées, notamment en ce qui concerne la question des fondements. Dans la démocratie et la philosophie grecques, toute question peut être posée, ce qui implique que l’on distingue entre le droit et le fait comme nous l’avons vu auparavant, c’est-à-dire que ce qui est l’état actuel de la société peut être remis en cause si on considère que ça doit l’être, ce qui signifie bien qu’il n’existe pas de questions informulables par principe. Cette interprétation que fait Castoriadis de la philosophie permet donc de construire son projet d’autonomie. En ce sens Castoriadis ne se détache pas de la politique et refuse même de s’en tenir à l’élaboration d’une pensée purement spéculative. Il se rapproche sur ce point de Socrate, à la différence que Castoriadis s’est engagé concrètement sur le plan politique et ne s’est jamais contenté de faire de la philosophie, s’intéressant aussi directement à l’actualité politique, et étant économiste. Castoriadis ne revendiquait d’ailleurs en aucune manière le titre de philosophe à part entière, ce qui aurait signifié qu’il est un penseur précisément déconnecté de l’action politique. Dans son interprétation de la philosophie, Castoriadis intègre donc une dimension critique qui l’éloigne dans le Gorgiasde Socrate sans le rapprocher de Calliclès.

            Ce dernier résume alors sa position sur la philosophie. Il est bon selon lui de faire de la philosophie, mais seulement durant la jeunesse, en tant que discipline éducative, une parmi d’autres. Calliclès compare alors le philosophe à un enfant. Faire de la philosophie c’est faire l’enfant. Et on ne saurait manquer d’être choqué à voir un homme d’âge adulte agir comme un enfant, de la même manière qu’on ne saurait manquer d’être choqué de voir un enfant parler comme un adulte. Disant cela, Calliclès dénie toute profondeur à la philosophie, ce qui bien sûr s’oppose aux vues respectives de Socrate et de Castoriadis. Calliclès utilise alors le vocabulaire de la violence, disant que l’adulte qui philosophe mérite des coups, menaçant implicitement Socrate lui-même, qui représente la pratique de la philosophie. On remarque ici que Calliclès utilise ici de nouveaux types de formulations dans le cadre de son positionnement contre Socrate. Alors qu’au début de sa tirade sa méthode était d’accuser Socrate de faire ce que lui-même dénonçait, il en vient maintenant à un registre plus agressif. Nous constaterons par la suite que Calliclès utilise en outre le mode l’exhortation amicale, ainsi que l’ironie.

            Calliclès est à ce stade de son discours assez répétitif. Cela peut se comprendre dans la mesure où il n’essaie pas tellement de rentrer ici dans une discussion dialectique, à la manière socratique, permettant d’établir la vérité une fois pour toute, comme le revendiquerait Socrate, mais il cherche à convaincre, quitte à répéter plusieurs fois les mêmes choses, continuant notamment son discours sur l’âge adéquat pour pratiquer la philosophie et renouvelant ses menaces implicites envers ceux qui pratiquent encore la philosophie alors qu’ils sont d’âge adulte. Et ceci parce que c’est dans la cité que les hommes se montrent remarquables affirme Calliclès, citant Homère. La philosophie ne permet donc selon Calliclès de n’établir aucune « parole libre, décisive, efficace » (485e), ce qui renvoie la philosophie à une discipline déconnectée de la réalité ne pouvant aboutir sur aucune possibilité concrète d’action. A ce titre l’opinion de Calliclès semble proche de celle d’un certain sens commun qui voit en la personne du philosophe un individu pensif déconnecté des réalités concrètes de la vie. Mais comme la pratique de la philosophie pour Socrate ne se limite pas à un simple intérêt pour une discipline intellectuelle, Calliclès va en venir à élargir son propos en abordant la question du mode de vie à suivre.

 

 


L’argumentation de Calliclès devient alors une injonction à Socrate d’en changer. Cette thématique est la dernière abordée par Calliclès et elle sera celle qui dominera toute la suite du Gorgias. Calliclès joue ici sur plusieurs registres oratoires, comme nous y avons déjà fait allusion. Il fait d’abord référence à l’amitié qu’il éprouve pour Socrate et au nom de cette amitié il prétend remettre Socrate dans le droit chemin. Calliclès jouera un peu plus loin sur l’ironie, demandant à Socrate quelle est cette étrange sagesse qui ne permet pas de porter secours à soi-même ou à ses proches, puis revient à la menace implicite en affirmant qu’on le droit de battre impunément l’homme qui perd son temps à pratiquer un art qui ne lui permet pas de se défendre devant les tribunaux, cet art étant bien entendu la philosophie et l’homme qui la pratique étant personnifié par Socrate. Le fait que Calliclès joue sur différents registres de langage dans le but de convaincre Socrate montre sa tendance à emprunter des techniques de discours qui peuvent faire penser à un certain usage de la rhétorique. Mais précisément, le but de Socrate dans le Gorgias est de combattre la rhétorique et ce genre de technique de discours qui donnent l’apparence de la vérité plutôt que d’énoncer la vérité proprement dit. Socrate et Calliclès ne s’opposent donc pas seulement du point de vue des idées, mais aussi corrélativement du point de vue oratoire. Calliclès combine toutefois son style oratoire avec ses arguments. Au-delà de la politique, la philosophie selon Calliclès ne permet pas de se défendre et cela au péril de sa vie quand il s’agit de la défendre face à un tribunal. Calliclès tente donc aussi de convaincre Socrate en lui indiquant les conséquences concrètes de son mode de vie. Socrate ne nie d’ailleurs pas par la suite cet argument. Mais il n’en tire pas la même conclusion, ne pouvant abandonner le mode de vie philosophique, la décision éthique finale n’étant pas la même. Notons aussi qu’en passant au registre de l’injonction, le discours de Calliclès nous informe implicitement sur la nature de l’enjeu en présence qu’est la question du choix de vie. D’utiliser l’exhortation plutôt que l’argumentation indique que sur cette question, l’argumentation ne peut suffire. Il faut donc bien considérer que l’exhortation rhétorique de Calliclès n’est pas tant due à l’insuffisance de son argumentation qu’à l’impossibilité de prouverqu’un mode de vie est meilleur qu’un autre. Il s’agit d’une décision éthique, qu’on ne peut promouvoir qu’en pratiquant la vie que l’on a choisie de mener et ainsi en se montrant en exemple, comme le dit Castoriadis, prenant Socrate lui-même comme modèle montrant la manière par laquelle on peut montrer un mode de vie à suivre. La fin du Gorgias reste d’ailleurs ouverte, Calliclès ne s’étant pas rallié aux positions de Socrate qui termine par un mythe complétant l’argumentation. Si le Gorgias reste ouvert, on peut donc émettre l’hypothèse que c’est parce que la question du mode de vie ne peut être tranchée par l’argumentation, fut-elle de nature dialectique telle que Socrate la pratique.

Il convient maintenant d’aborder un autre point déjà apparu plus tôt dans la tirade de Calliclès. En faisant référence à l’incapacité du philosophe de se défendre devant un tribunal, il est largement fait écho dans le Gorgias au jugement et à la condamnation de Socrate décrite par Platon dans L’apologie de Socrate. A ce sujet Socrate est très lucide quand il répond plus loin dans le Gorgias à Calliclès qu’il ne nie pas qu’il serait dépourvu face à un jugement inique. Il est donc d’accord sur ce point avec Calliclès. Mais il ne va pas pour autant suivre le mode de vie de Calliclès, l’engagement philosophique devant se poursuivre, fut-ce au prix de sa vie. C’est aussi le mythe final du Gorgias qui justifie la position de Socrate. L’homme qui améliore ses semblables va après la mort dans l’île des Bienheureux. C’est ce salut que Socrate cherche par la pratique de la philosophie. En ce sens il cherche un salut de l’âme, délivré du corps. De ce point de vue Castoriadis ne développe pas la même conception, ne s’employant qu’à s’occuper de ce qui se passe sur notre planète, sans optique de salut, sinon ce serait faire appel à une instance extérieure régulant nos lois et notre conception de la justice, ce qui est hétéronomie. Et il reconnaît justement que le mode de vie relève d’une décision éthique, allant même jusqu’à dire en s’appuyant sur Aristote que la grande sophistique a le même fond que la philosophie héritée qui est l’exigence de tautologie. La sophistique pose l’exigence de tautologie avec violence, la radicalisant pour mieux montrer qu’elle ne peut pas être satisfaite. Cette violence, c’est celle du discours, par laquelle on prétend satisfaire jusqu’au bout l’exigence de déterminité et de cohérence, exigence impossible à déterminer dans sa totalité et qui est pourtant posée par le philosophe. La différence avec le philosophe est alors qu’il pose cette exigence avec scrupule pour essayer de la satisfaire. C’est pour cela que ce qui sépare le sophiste du philosophe est un choix éthique. Ceci signifie que pour Castoriadis, les pseudo-réfutations de la sophistique et du scepticisme ne font que montrer que la sophistique se détruit en tant que discours cohérent, alors même qu’elle pose de manière radicale l’exigence de déterminité et de cohérence. Le discours cohérent ne vaut donc que pour qui vaut l’idée d’un discours cohérent et celui-ci ne peut toutefois rien faire contre ceux pour qui le discours n’est que jeu ou guerre, comme à la fin du Gorgias Socrate ne pourra finalement rien faire pour convaincre Calliclès d’adopter le mode de vie philosophique, face au silence obstiné de ce dernier refusant de répondre aux questions de Socrate ou déclarant ne pas en assumer les conséquences, ce qui revient au même.

Calliclès termine alors en citant Euripide. Par cette citation, nous voyons plus concrètement les objectifs que défend Calliclès : vie de qualité, réputation, bienfaits de l’existence. C’est l’ambition sociale qui guide Calliclès, alors que Socrate a pour but d’améliorer ses concitoyens. Entre ces objectifs que Calliclès reprend d’Euripide, il en est un spécial : « avoir l’air d’un sage ». On voit ici que Calliclès défend l’hypocrisie mais sans le dire explicitement. Le problème ne peut se pratiquer véritablement que si on ne l’affirme pas en tant que telle. En affirmant dire la vérité (« j’en suis sûr »), Calliclès affirme qu’il ne faut pas dire la vérité, en tout cas pas si elle nous dessert dans nos objectifs d’ambition sociale.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

CONCLUSION

 

 

           

            Nous constatons finalement que Castoriadis et nos deux personnages Calliclès et Socrate défendent à propos de thématiques communes des thèses différentes. Si Calliclès est le personnage dont Platon se sert comme repoussoir, il ne mène pas pour autant Socrate et Castoriadis à la défense de thèses communes. Si sur la question des liens entre loi et nature Socrate et Castoriadis font preuve d’une opposition commune aux thèses développées par Calliclès, ils ne l’expriment pas de la même manière. Socrate à la suite de la tirade de Calliclès, met en avant le caractère aporétique des thèses de Calliclès, tandis que Castoriadis s’intéresse plutôt au fait qu’avec la naissance de la démocratie grecque apparaît la distinction entre droit et fait, ce qui permet de dire que rien n’est immuable, que ce qui est n’est pas forcément ce qui doit être, et à ce titre c’est la société qui s’autoinstitue et non pas une instance extérieure, par exemple la nature comme le souhaiterait Calliclès. La philosophie tient aussi une place différente pour chacun des partis en présence dans ce travail. Si Calliclès rejette violemment la philosophie en lui accordant tout au plus une vertu éducative limitée, elle est le support d’un mode de vie pour Socrate, alors qu’elle participe pour Castoriadis à la construction de son projet d’autonomie sans pour autant, loin de là, qu’elle y soit suffisante. Ces différentes conceptions, nous l’avons vu, ont alors des conséquences différentes sur la question du choix du mode de vie. Calliclès et Socrate essaient de se convaincre l’un l’autre que leur mode de vie est le meilleur : vie de gloire politique et de richesse pour Calliclès, vie d’étude de la philosophie pour Socrate. Castoriadis de son côté montre qu’on ne peut pas prouver qu’un mode de vie est meilleur qu’un autre, on ne peut que le promouvoir en en donnant l’exemple, thèse que nous avons cru voir ressortir du fait que le débat sur ce point ne trouve pas d’accord dans le Gorgias entre les deux protagonistes que sont Socrate et Calliclès. La particularité de la position de Castoriadis dans ce dialogue à trois que nous avons essayé de construire est notamment de bâtir un projet dont il affirme qu’il ne pourra qu’être l’œuvre explicite et consciente de ceux qui le portent, alors que Socrate et Calliclès cherchent in fine à démontrer ce qui n’est pas démontrable mais seulement montrable. A la lumière de Castoriadis, cette tirade de Calliclès nous ouvre alors sur la question de la construction d’un projet politique et de son rapport à la démonstration rationnelle dans le cadre de sa légitimation. Comment légitimer un projet politique si nous ne pouvons démontrer qu’il est le meilleur ?



[1] A ce sujet nous pourrions notamment reprendre la thèse de Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social, Livre I, chapitre III, notamment lorsqu’il écrit : « S’il faut obéir par force on n’a pas besoin d’obéir par devoir, et si l’on n’est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout. » P. 32, GF Flammarion, Paris, 1992. Une étude détaillée de la thèse de Rousseau nous mènerait toutefois trop loin dans le cadre du présent travail.

[2] Introduction de Monique Canto-Sperber au Gorgias de Platon, « III. L’engagement philosophique », p. 85-89, GF Flammarion, 1987, Paris.

[3] Cf. note 241 de Canto-Sperber, pp. 354-355, Gorgias, op. cit.

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